« Les transgenres africains commencent à s’organiser »

En Afrique orientale et australe, des groupes de militants transgenres se constituent pour obtenir des droits. Au premier rang desquels la possibilité de changer de sexe dans de bonnes conditions sanitaires, afin d’éviter les automutilations. L’Ougandais Victor Mukasa fait le point.

Transgenre ou transsexuel ? La question ne se pose même pas pour la majorité des Africains dont l’identité de genre et l’enveloppe charnelle s’opposent. Et pour cause. Les opérations de changement de sexe sont encore largement indisponibles, car trop chères et/ou mal développées sur le Continent – où la transsexualité reste encore perçue comme une déviance.
Comment vivre avec le sentiment que la nature s’est trompée de corps ? Pour certains, c’est impossible, et ils s’automutilent. A l’image de Victor Mukasa, 35 ans. Sans renier son passé dans la peau de Juliet, il a tenté à plusieurs reprises de trancher ses seins. Avant d’économiser pour s’offrir une réduction mammaire… pour la modique somme de 3 500 dollars.
Aujourd’hui, ce militant ougandais reconnu, installé en Afrique du Sud, ne sait pas quelle sera sa prochaine opération. Et il n’y pense pas. Sa priorité est de poursuivre la lutte pour les droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, transsexuelles et intersexes. Une lutte de plus en plus organisée.

Afrik.com : Les transgenres sont-ils invisibles en Afrique ?

Victor Mukasa :
Il est loin le temps où les trans d’Afrique se définissaient uniquement en termes de qui les attire. Nous étions invisibles, alors. Aujourd’hui, le mouvement transgenre émerge et le discours des trans prend de l’ampleur sur le Continent. Les trans se montrent et commencent à s’organiser. Et désormais, le mouvement transgenre est visible.

Afrik.com : Comment s’organisent les transgenres ?

Victor Mukasa :
Jusque décembre 2008, l’Afrique n’avait qu’une organisation transgenre : Gender DynamiX, en Afrique du Sud. En 2008, au Cap, en Afrique du Sud, la première conférence stratégique sur l’identité de genre africaine a été organisée par la Commission internationale des droits humains des gays et lesbiennes, en collaboration avec Gender DynamiX. Lors des quatre jours de réunion, les transgenres d’Afrique orientale et australe ont commencé à jeter les bases du mouvement africain transgenre. Depuis lors, des groupes transgenres se sont formés dans différents pays : TITs en Ouganda, Transgender Education and Advocacy (TEA) au Kenya, Trans Bantu en Zambie, TAMON en Namibia, Rainbow au Botswana, entre autres. Ces groupes ont pour mission de plaidoyer et de permettre l’offre de services pour les transgenres.

Afrik.com : Diriez-vous que les transgenres sont mieux lotis en Afrique du Nord qu’en Afrique subsaharienne ?

Victor Mukasa :
Les mouvements de ces deux régions n’en sont pas au même point. Socialement, celui des trans nord-africains est très bien interconnecté. En Afrique sub-saharienne, il s’agit plus de trouver comment peser sur les politiques, les réformes et la proposition de services, ainsi que de vulgariser les problématiques transgenres.

Afrik.com : Les chirurgiens africains sont-ils bien formés aux opérations de changement de sexe ?

Victor Mukasa :
Pas exactement. Actuellement, les transgenres africains cherchent à se faire opérer en Afrique du Sud, en Asie, en Europe et aux Etats-Unis. Pourquoi ? Ils ne trouvent pas de chirurgien dans leur pays. L’Afrique du Sud (seul pays d’Afrique qui interdit toute forme de discrimination, ndlr) est le seul pays d’Afrique sub-saharienne où on peut facilement trouver un chirurgien tolérant et au fait de la problématique transgenre. Ailleurs, l’identité même d’une personne transgenre est interdite dans la plupart des pays africains. Du coup, il n’existe pas de services pour les transgenres. Notamment, avant de bénéficier d’une chirurgie, le patient a besoin de conseils professionnels, incluant la consultation de psychiatres. Or, beaucoup de psychiatres africains ne prennent pas ce besoin au sérieux ou ignorent totalement ce qu’est l’identité de genre et les problèmes qui s’y rattachent. Bien des personnes ont été qualifiées de « folles » par des psychiatres.

Afrik.com : Certains transgenres finissent par s’automutiler…

Victor Mukasa :
Les trans qui le font et ou tentent de le faire sont de deux catégories. Soit ils ne connaissent pas les options du changement de sexe, soit ils ne peuvent pas s’offrir les opérations chirurgicales. Ils se mutilent donc en coupant leur pénis ou leurs seins. Les conséquences peuvent être graves. On peut se vider de son sang ou, si on survit, les blessures peuvent s’infecter et provoquer d’autres complications.