Les sans-papiers d’Urbaser Environnement refusent d’être traités comme des déchets

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L’usine de traitement de déchets de Romainville, en France (Seine-Saint-Denis), est occupée, depuis le 19 août, par une quinzaine de travailleurs sans-papiers intérimaires ou en CDI excédés par des conditions de vie et de travail exécrables. Avec le soutien de la CGT, ils espèrent obtenir leur régularisation et une promesse d’embauche. Reportage.

occupants-508.jpg« On veut simplement être régularisés pour travailler dans les mêmes conditions que tout le monde et avoir la même vie que les autres », réclame Moussa Konté, un Malien qui travaille pour l’usine de traitement des déchets de Romainville (Seine Saint-Denis) depuis deux ans et demi. Comme lui, ils sont une quinzaine de Maliens, Mauritaniens et Sénégalais à travailler en France depuis des années. Ils n’ont pas de papiers et vivent quotidiennement dans la peur d’un contrôle d’identité.
En colère, ils ont décidé depuis une semaine d’occuper le site francilien de leur employeur, Urbaser Environnement, afin d’obtenir leur régularisation et leur embauche dans des conditions décentes. Déterminés, ils sont soutenus par la CGT.

« On travaille dans les ordures toute la journée »

entree-usine-dechets-5082.jpg Chaque jour pendant des années, ils sont venus travailler sur les tas d’immondices qui, dès l’allée qui mène à l’usine, jonchent le sol et grimpent le long des palissades. Moussa Konté poursuit : « Certains d’entre nous travaillent ici depuis 5 à 8 ans, et ils sont intérimaires, ce qui n’est pas normal du tout ! ». En effet, puisque la durée maximale légale du temps de travail en intérim ne doit pas dépasser 18 mois. La faute à Veolia Propreté, l’ancien propriétaire, qui en juin dernier a revendu le site à la multinationale espagnole Urbaser Environnement, travailleurs et irrégularités inclus dans le lot. Le nouveau dirigeant se dédouane ainsi, en disant qu’il ne savait pas et qu’il n’est pas responsable des dérapages de son prédecesseur…

En attendant, sur les 160 salariés qu’il emploie, 16 au moins sont en situation irrégulière, sans compter ceux qui n’ont pas osé sortir de l’ombre pour se joindre aux occupants. « Tous les postes difficiles, ici, sont occupés par des sans-papiers. On travaille dans les ordures toute la journée, c’est sale, dangereux et cela sent mauvais, mais on ne dit rien. A la fin de la journée, il y a le mal de dos, le mal de poitrine, mais on ne peut pas aller voir de médecin, car un sans-papiers n’a pas de Sécu », raconte Moussa Konté. A 35 ans dont 8 passés en France, sa seule motivation pour faire face chaque jour à des conditions de vie et de travail déplorables reste l’aide qu’il peut apporter à sa famille restée au Mali. « Ma vie est un souci permanent. Entre la maison et le travail, j’ai peur d’un contrôle tous les jours. Et depuis la loi Hortefeux, ils peuvent venir nous chercher sur le lieu de travail. Mais le pire, c’est que c’est du souci aussi pour ma famille. Car il faut comprendre que si je travaille là, c’est parce qu’à moi tout seul, je fais vivre 10 à 15 personnes au pays. Ils comptent sur moi ».

« Il y a des risques tous les jours »

syctom--urbaser-environneme.jpg « Ils ne travaillent pas chez Urbaser Environnement par choix, mais par obligation », commente le délégué CGT de l’agence d’intérim Manpower –une des trois agences qui alimentent l’usine en travailleurs clandestins depuis des années – présent sur les lieux pour soutenir les occupants. « Vous croyez vraiment qu’un Français accepterait de travailler ici ? » ajoute-t-il. « Les conditions sont horribles, ils travaillent dans les couches sales, les bouteilles cassées, les lames, la poussière étouffante. Il y a des risques tous les jours ». Mamadou Dialo, qui travaille « sur les tapis » (le tri des déchets) depuis 1992 confirme : « On n’a droit qu’à des masques anti-poussière et encore, un seul par jour. Quand je rentre chez moi le soir je dois boire du lait pour faire passer l’irritation dans la gorge ».

Lorsqu’il est arrivé du Mali il y a 18 ans, cet homme de 45 ans a cumulé les petits boulots. Au bout de deux ans, il est entré à l’usine de Romainville. Il est parvenu à s’y faire embaucher en présentant la carte d’identité d’un de ses 7 frères, éparpillés entre la France et l’Espagne. Lorsque la supercherie a été découverte – ce qui a coïncidé avec l’adoption de la loi Hortefeux qui oblige les employeurs à contrôler leurs salariés –, il a été licencié. Aujourd’hui, il est revenu se battre avec ses anciens collègues « pour la dignité, et pour ma famille en Afrique, que je n’ai pas vue depuis des années, car je n’ai même pas de quoi y retourner ». Il dit craindre à chaque instant l’expulsion, et avoir déjà fait six mois de prison il y a quelques années suite à un contrôle d’identité. Pour Mamadou Dialo, comme pour ses collègues, « avoir des papiers changerait tout.» Il est déterminé à aller jusqu’au bout: «Et je resterai ici tout le temps qu’il faudra pour faire céder la direction ».

« Ils ne volent le travail de personne »

occupants-dos-5082.jpgLe délégué de la CGT, Nicolas Renard, qui encadre l’occupation d’Urbaser Environnement se veut confiant. En une semaine, les négociations avec le siège de la multinationale ainsi qu’avec le SYCTOM (Syndicat Intercommunal de Traitement des Ordures Ménagères) – qui chapeaute les activités de l’usine et qui est en lien avec les décideurs politiques à l’échelle locale – ont abouti à une promesse sur six dossiers. Reste une dizaine de sans-papiers qui attend son tour. « On ne partira que quand on sera arrivé au bout », affirme-t-il. Et d’enfoncer le clou : « Il faut tout de même bien comprendre qu’ils ne volent le travail de personne. Ce qu’ils font ici, personne ne voudrait le faire. Et pour cela, ils méritent un statut de travailleur normal ».