Les « Rêves de poussière » des orpailleurs d’Essakane

La vie des orpailleurs d’une mine burkinabé portée à l’écran. C’est le sujet du premier long métrage du cinéaste Laurent Salgues. Rêves de poussière est le résultat d’une histoire d’amitié entre le cinéaste et les orpailleurs d’Essakane, ville minière du Burkina Faso.

Mocktar Dicko est un Nigérien qui a fui un drame familial, dont il peine à se défaire, pour trouver refuge dans une mine d’or d’Essakane (à ne pas confondre avec l’oasis où se tient le célèbre festival de musique), l’une des plus importantes du Burkina Faso. Le paysan a décidé de devenir orpailleur. Le travail est pénible pour cet homme qui a choisi, désormais, la solitude pour compagne. C’est l’acteur Oumar Makena Diop, vu dans Le Héros du cinéaste angolais Zézé Gamboa, qui prête ses traits à cet homme qui va découvrir la rudesse et les travers de sa nouvelle profession. « Rêves de poussière est une histoire qui m’habite depuis 10 ans. Elle est née de cette relation particulière que j’ai nouée avec les orpailleurs d’Essakane. Je voulais montrer la dignité et la fierté de ces hommes chez qui l’on perçoit un mélange d’espoir et de désespoir, d’où ce titre : Rêves de poussière. J’ai essayé de montrer des personnages qui n’arrivent pas à s’échapper de leur quotidien alors qu’ils en rêvent », explique Laurent Salgues, son réalisateur. Le film devrait d’ailleurs être prochainement présenté aux vrais mineurs d’Essakane, à Ouagadougou et à Dakar, au Sénégal.

Une fiction, pas un documentaire

Pensé au début de l’aventure comme un documentaire, puis un court métrage ou encore un moyen métrage, Rêves de poussière sera finalement une fiction qui s’appuie sur le vécu des mineurs que Laurent Salgues côtoie régulièrement depuis 10 ans et qui l’ont incité à produire cette oeuvre. Une avance sur scénario de la part du Centre national de la cinématographie (CNC), organisme d’aide et de promotion du cinéma français, sera l’aide principale apportée à ce film à petit budget, tourné en numérique et monté en 35mm pour être présenté lors des différents festivals qui l’ont accueilli un peu partout sur la planète. En 2007, Rêves de poussière a été présenté dans la sélection officielle du festival du cinéma indépendant de Sundance et au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), la grand messe du cinéma africain.

A l’instar d’un cinéma qui peine à émerger, monter ce film n’aura pas été de tout repos. « Outre le fait qu’il est souvent compliqué de tourner en Afrique, j’ai dû surmonter de nombreux handicaps. Il m’a été reproché, par exemple, de faire jouer des acteurs peu connus. Ce qui n’est pas vraiment le cas de Makena Diop ou de Rasmané Ouedraogo. Des vedettes auraient facilité la communication sur ce long métrage. Autre obstacle : ma couleur de peau. Je suis rentré en contact par téléphone avec de nombreux investisseurs qui, une fois qu’ils se sont aperçus que j’étais Blanc, ont renoncé à financer le projet. J’ai dû m’accrocher pour mener à bien ce film qui a profité d’une équipe de professionnels à majorité burkinabé. Nombreux sont également ceux qui m’ont demandé si je n’avais pas peur de travailler avec une équipe locale. Non, absolument pas. Certains réalisateurs africains n’ont pas été non plus très tendres avec moi parce que, semble-t-il, je piétinais un domaine réservé ».

« Quand on arrive à Essakane, on éprouve un certain choc face à ce paysage d’un autre temps»

Le vent qui joue avec la poussière, ces trous qui avalent les hommes au lever du jour ou en accouchent quand l’astre solaire s’éclipse à la fin de la journée et ces espaces infinis de terre et de sable sont l’expression d’un parti pris esthétique qui vise à transcender le quotidien de cette mine d’or burkinabé. « Certains associent souvent le cinéma, quand il est question de l’Afrique, à quelque chose de « cheap », note Laurent Salgues. J’ai voulu prouver le contraire en essayant de faire un beau film bien qu’il s’agisse de rendre compte de conditions de vie assez terribles. Quand on arrive à Essakane, on éprouve un certain choc face à ce paysage d’un autre temps. On se demande si une guerre n’y a pas eu lieu. Cela interpelle forcément.» Tout comme le dénuement dans lequel vivent ces mineurs dont les trouvailles valent une fortune en Occident. « Dans cette région, comme dans de nombreux pays africains, les matières premières sont la principale source de richesse. Mais les gens n’arrivent pas à vivre de leur exploitation. »

Rêves de poussière traduit également la monotonie d’une vie de labeur qui offre peu ou pas de satisfaction. Même la découverte d’une pépite n’est pas une garantie de bonheur. Le propriétaire de la mine où travaille Mocktar en fera le fatal apprentissage. De même qu’un de ses coéquipiers pour qui l’or rime avec la mort de son père. Laurent Salgues se laisse porter par les errements de son personnage qui flirte avec le néant. Mocktar n’en sort que lorsqu’il côtoie Coumba, Fatou Tall-Salgues à la ville, et sa fille qui lui rappellent la famille qu’il semble avoir perdu. « J’aime ce rythme, cette lenteur que l’on retrouve dans le cinéma du cinéaste japonais Ozu. J’ai fait un choix qui me correspond. Quand il fait 50° degrés à l’ombre, on ne peut qu’être économe de ses mouvements, ce qui est tout à fait cohérent avec le rythme du film. J’aime bien le cinéma qui prend son temps. En Occident, on devient de plus en plus pauvre en temps, ce qui finit par lui conférer un caractère très précieux. J’ai fait un film sur le vide et le temps. » Laurent Salgues, qui a rencontré l’amour à Essakane et pris la nationalité burkinabé, ne veut surtout pas que son œuvre soit cataloguée dans un monde où le critère racial constitue trop souvent, selon lui, et à lui seul une grille de lecture. « Ce n’est ni un film français ni un film burkinabé. C’est un film qui résulte de toutes les influences que j’ai subies. Rêves de poussière, c’est mon point de vue de cinéaste ». A charge de le découvrir dans les deux salles parisiennes, l’espace Saint-Michel et l’Epée de bois, où est programmée cette première fiction sur le sort des orpailleurs sur le continent africain.

 Rêves de poussière, drame de Laurent Salgues
avec Makena Diop, Rasmané Ouedraogo

Durée : 1h26mn