Les pays de l’Opep sont condamnés à s’entendre, analyse un expert du pétrole

Selon Jean-Pierre Favennec, économiste à l’Institut français du pétrole (IFP) les remous au sein de l’Opep ne déboucheront pas sur une crise ouverte. Les pays exportateurs ont tiré les leçons de la guerre des prix des années 80, aux conséquences désastreuses.

Entre déclarations consensuelles et cris d’orfraie contre les pressions américaines, la fébrilité règne au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Les annonces d’augmentation de la production se multiplient. En vain : le cours du brut atteint un niveau historique. Le président vénézuélien prend des postures martiales pour défendre l’Opep au cours d’une tournée des popotes qui l’a mené d’Irak au Nigeria, en passant par l’Algérie. L’Opep cherche la voie du compromis. Décryptage avec Jean-Pierre Favennec, économiste à l’Institut français du pétrole (IFP).

Afrik : Comment expliquez vous qu’en dépit de l’engagement des pays membres de l’Opep, Arabie Saoudite en tête, à augmenter la production, le cours du brut vient d’atteindre son plus haut niveau depuis dix ans, à 32 dollars le baril ?

J.-P. Favennec : Le cours du brut est extrêmement sensible aux variations lorsque l’équilibre entre l’offre et la demande varie peu. En trois ans, la production du brut n’a baissé que de 2%, mais cela a suffi pour faire grimper en flèche le prix du baril. En outre, le facteur clé responsable de la variation des prix dans le pétrole, c’est le niveau des stocks, ou pour être plus juste, les niveaux des stocks des USA. Or ceux-ci sont très bas.

Autre explication : personne sur le marché ne sait qui va remporter le bras de fer entre les pays du Golf, emmenés par l’Arabie Saoudite et les partisans d’un cours élevé du brut : le Venezuela, l’Iran et les pays d’Afrique. Enfin, même si les pays membres de l’Opep assurent publiquement qu’ils vont augmenter la production, nombre de spécialistes savent que seuls les pays du Golfe ont les réserves pour le faire, les autres sont déjà au maximum de leurs possibilités.

Afrik : Où est le problème alors, puisque l’Arabie et le Koweit ont déjà annoncé qu’ils produiraient plus de pétrole ?

J.-P. Favennec : Il faut comprendre qu’en dépit de leurs divergences, les pays de l’Opep tiennent surtout à se montrer cohérents face au marché. Il y a vingt ans l’Opep assurait 50% de la production mondiale. Lorsque ses membres sont entrés dans une guerre des prix durant les années 80, l’effet a été catastrophique, le prix du baril a plongé et la part de cette organisation est tombée à environ 30%. L’enjeu n’est pas tant d’augmenter ou de ne pas augmenter la production, mais comment baisser les prix et jusqu’où, sans provoquer de krach. C’est pourquoi, même l’Arabie Saoudite qui détient à elle seule le quart des réserves mondiales de brut ne veut pas casser la discipline de l’Opep.

Ceci est d’autant plus important que dans les deux prochaines décennies, la croissance de l’économie va imposer une recrudescence de la production journalière de 75 millions de barils à 100 millions. Seule l’Opep a les moyens de l’assurer. Ces atouts ne doivent pas être gâchés par la division et la défiance des marchés. D’où l’accord qui se profile : les pays de l’Opep varieraient leur production afin que le prix du baril reste dans une fourchette allant de 22 à 28 dollars.

Afrik : La tournée du président vénézuélien Chavez dans les pays opposés à une baisse drastique des prix, s’apparente plus à un rappel des troupes pour faire pièce à l’Arabie Saoudite. Assiste-t-on à la création de deux pôles antagonistes au sein de l’Opep, menaçant son unité ?

J.-P. Favennec : Bien sûr, il y a des divergences d’intérêt. Les réserves de pétrole permettent aux pays africains qui détiennent 10% de la production mondiale, de se projeter sur 20 ans. Pour les pays du Golfe, l’or noir, c’est un siècle de prospérité assurée si le trésor est bien gardé, on n’est pas dans le même monde.

L’Arabie Saoudite a tout intérêt à augmenter sa production, entendu qu’un pétrole à prix avantageux éloigne le spectre de substitutions d’énergies. Pour des pays comme le Nigeria ou l’Algérie, en proie à des difficultés économiques et sociales graves, c’est la recherche de devises qui dicte leur politique. Mais encore une fois, malgré leurs divergences les pays de l’Opep ont surtout conscience qu’ils ont tout intérêt à s’entendre. Sinon c’est l’édifice commun qui risque de s’effondrer.