Les Ouagalais à l’heure du Fespaco

A Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, pendant le Festival panafricain du cinéma (Fespaco), on a le droit de quitter son bureau à 15h quand son employeur suit les consignes de l’Etat. L’ambition : pousser les Ouagalais dans les salles obsures. Mais la formule est-elle efficace ? Reportage.

De notre envoyée spéciale

Le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco) rythme depuis ce lundi la vie professionnelle des Ouagalais, à l’initiative de l’Etat burkinabè. Les habitants de la capitale font la « journée continue » qui leur permet de quitter leurs bureaux à 15h [[Ils en bénéficient pendant le Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (Siao) qui se tient également tous les deux ans]]. Du temps libre en perspective pour les fonctionnaires et certains employés du primaire afin de jouir des 195 films (194, selon le catalogue officiel, ndlr) programmés durant le festival. Du moins pour ceux qui le peuvent. Sorgho Rabata, 24 ans, future enseignante s’est fait un point d’honneur à ne jamais rater ni la cérémonie d’ouverture ni de clôture. Résidente du quartier Hamdallaye, elle est venue samedi dernier en voisine du Stade du 4 Août qui abrite la manifestation. Sa petite nièce de 13 ans, au CM2, l’accompagne depuis maintenant deux ans. Mais ce seront les seules images qu’elles garderont du Fespaco, outre celles diffusées à la télévision nationale. « Je n’ai pas les moyens de suivre les films et je ne suis pas la seule dans ce cas », souligne-t-elle. Les plus chanceux peuvent s’offrir le pass Etalon de 25 000 F CFA qui donne accès à toutes les projections du Fespaco, mais les autres doivent débourser entre 500 et 2000 euros pour se faire une toile dans la dizaine de salles qui participent au Fespaco.

Le Fespaco selon ses moyens

La cérémonie d’ouverture est une lucarne dont profite aussi Zango Pierre, 61 ans, pendant que la personnalité qu’il conduit assiste à l’évènement. « Je n’ai pas la chance de me déplacer pour voir les films pour raison de service ». Contrairement à ses enfants qui, assure-t-il, suivent le Fespaco car « c’est très bien ». Seydou, 37 ans, pense aussi du bien du Fespaco dont il a hâte de découvrir le programme. Il assistait samedi dernier à sa première cérémonie d’ouverture mais c’est un véritable cinéphile qui vit depuis une dizaine d’années dans la capitale, Ouagadougou. « Je choisis les films en fonction des titres, de l’histoire ». Il se souvient d’avoir été particulièrement marqué par des films comme Tilai d’Idrissa Ouedraogo et Ezra de Newton Aduaka, tous deux distinguées respectivement en 1991 et 2007 par l’Etalon d’or de Yennenga. «Ezra m’a impressionné. C’est un film dont je suis ressorti sans avoir tout compris, mais plus tard ça m’a fait beaucoup réfléchir », explique Seydou. Pour cette première, Seydou est venu accompagné d’un ami qui évolue également dans le domaine médical. « Le Fespaco, c’est important, explique Jean-Claude Yameogo. Ça fait rentrer des devises et la compétition est une émulation pour les films africains. Les acteurs sont donc plus professionnels et les films gagnent en qualité. » , Ce technicien biomédical de 37 ans réserve habituellement son week-end au film du Fespaco et au cinéma en général, même si la concurrence des CD piratés est réelle. Serge Dakuo, 22 ans le sait : ses amis et lui visionnent souvent des films piratés entre amis.« Je sais que ce n’est pas bien, avoue-t-il, mais c’est moins cher.» En attendant de retenter son bac, le jeune homme est serveur dans un des hôtels de la place. Seul ou accompagné, il tente lui aussi de suivre les films projetés lors du Fespaco. « J’aimerais faire un film, jouer dans un film », affirme-t-il, enthousiaste. L’enthousiasme que la plupart de ses compatriotes auraient perdu. « Avant 2000, le cinéma était plus vivant au Burkina, estime Jean-Claude Yameogo. Je me rappelle du monde qu’il y avait pour Tilai, Buud Yam (de Gaston Kaboré primé en 1997) ou encore Ali Zaoua (de Nabil Ayouch, Etalon d’or en 2001). Mais les gens préfèrent maintenant les cassettes et les DVD piratés. Et la question de la sécurité ne se pose donc plus puisque les gens n’ont pas besoin de sortir le soir. Les salles se sont vidées en quelques années ». Et ce ne sont pas que les DVD contrefait qui expliquent cette défection.

Jean-Claude Yaméogo plaide ainsi pour un cinéma qui reflète mieux les réalités des Africains. Comme les films nigérians ou ghanéens que l’homme de santé préfère, tout comme Fatimata Guem, une jeune handicapée de 25 ans, qui a assisté à l’ouverture du Fespaco avec les membres de son association. « Je regarde les films mais j’aime bien les films nigérians et sud-africains», explique timidement la vendeuse de produits laitiers à Ouagadougou. « On pourrait remplacer par exemple remplacer ces « télénovelas » qu’on achète pour les diffuser à la télévision (nationale) par des films africains, propose Jean-Claude. Les spectateurs n’arrivent pas toujours à accéder à la portée socio-politique d’un film. Ils se contentent donc d’imiter ce qui se passe dans les séries, au risque d’être de s’adonner à la « voyoucratie » ou d’être dépravés. Nous devrions avoir sur nos écrans deux tiers de films africains et un tiers de productions occidentales. C’est exactement le contraire. Et les œuvres africaines représentent moins du tiers de ce qui est diffusé sur nos télévisions ». Pour son ami Seydou, « on devrait profiter des moyens que nous offre par exemple le numérique. Aujourd’hui, on peut même filmer avec son mobile ». Mais pardessus tout, souligne Jean-Claude Yameogo, la promotion du cinéma doit être accrue car ce serait, selon lui, l’une des principales explications de ce désintérêt pour le Septième art dans son pays. « On encourage bien les populations à aller se faire vacciner. On devrait en faire de même pour les inviter à aller au cinéma ». Ce qui ne devrait pas changer grand chose pour Paulin Dabiré, qui dirige depuis deux ans une petite entreprise d’informatique tout en préparant sa maîtrise de droit. « Le cinéma, ce n’est pas mon truc. Le soir quand je rentre, je prends ma douche et je mange le bon petit plat que ma femme m’a préparé. Le film qui passe à la télé, c’est mon cinéma », lâche sans détour l’entrepreneur qui est devenu papa il y a trois mois papa. Pendant le Fespaco, dont il mesure difficilement l’incidence sur une activité pourtant dense ces jours-ci, Paulin « cherche (ses) marchés». « C’est la dernière fois, ajoute-il, que j’ai su qu’il y avait journée continue. Moi, c’est la poche continue », affirme-t-il en souriant et en revendiquant ses talents humoristiques. Fespaco ou pas, conscients ou non, les Ouagalais font toujours leur cinéma.

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