Les origines du multilinguisme en Afrique

Il est très courant en Afrique de rencontrer des personnes qui maîtrisent au moins quatre ou cinq langues, qu’elles soient vernaculaires, occidentales ou nationales. D’où vient cette propension marquée au multilinguisme ? L’exemple au Congo pour mieux comprendre.

Les Africains sont polyglottes. Et bien plus qu’on ne le pense. Car en plus de la langue officielle, presque toujours hérité du passé colonial, nombreux sont ceux qui maîtrisent les langues nationales et vernaculaires. L’exemple du Congo est à ce titre assez symptomatique. Langue officielle : le français, langue utilisée dans l’administration et à l’école. Langues nationales : le munukutuba (ou kituba) et le lingala. Langues vernaculaires : près d’une soixantaine.

« Je suis de la région du Niari (Sud, ndlr), mon père est pounou, ma mère kuni, donc je parle les deux langues. Nous devions les apprendre pour pouvoir nous faire comprendre de nos grands parents quand nous étions envoyés chez eux, en vacances au village. Je comprends le bouissi (similaire au pounou), le villi, le yombé, le mbembé et le kamba. En plus évidement du français, du lingala et du kituba », explique Eddy, 36 ans, mécanicien. Ayant bénéficié d’un programme d’échange à l’époque du Congo marxiste, il maîtrise également l’espagnol, fort de 8 ans à Cuba. Avec ses amis de Guinée Bissau, d’Angola, de Sao Tomé et Principe, du Cap Vert et du Mozambique, il y apprendra également le portugais. Et même l’amharique, à la faveur d’une petite amie éthiopienne. Il comprend enfin l’anglais. Onze langues en tout lui sont familières. Et il est loin d’être le seul.

« La langue n’est pas un problème d’école »

Le système d’apprentissage des langues est tout à fait empirique, car seul le français est enseigné à l’école. Les deux langues nationales ne le sont qu’à l’université. « La langue n’est pas un problème d’école. Mon grand-père parlait couramment près de 30 langues alors qu’il n’avait jamais fréquenté. Les deux grands vecteurs de formation sont les amis et la famille à travers la nécessité de communiquer. C’est comme pour les métiers, on apprend sur le tas », explique Jean, 29 ans, étudiant à Brazzaville. « Si votre père et votre mère sont d’ethnies différentes, vous serez amenés à parler les deux langues car quand l’un ou l’autre reçoit de la famille, c’est uniquement dans leur langue qu’il s’exprime. Si une tante vous demande de lui passer un objet, comme le geste est souvent joint à la parole, vous commencez à apprendre des mots. Et ça vient au fur et à mesure. Quand on vous envoie au village, comment allez-vous faire pour parler avec vos parents si vous ne parlez pas la langue ? Vous pouvez même être complètement rejeté à cause de cela, car on vous traite d’orgueilleux. »

Si les contacts humains sont primordiaux pour apprendre une langue, on comprendra aisément que le plus efficace reste d’avoir comme « professeur », un(e) petit(e) ami(e). « J’ai appris le kikongo grâce à ma copine. A force d’écouter et de répéter », explique Jean. « On est également parfois contraint par l’environnement. Je suis mbembé (sud), mais quand je suis arrivé à Brazzaville, je me suis installé dans un quartier lari (langue du Pool, centre, ndlr). A force de côtoyer et de vivre avec des Lari, j’ai appris leur langue, qui n’a complètement rien à voir avec ma langue d’origine. »

Le français, symbole d’une ‘bonne éducation’

Eric, 33 ans, né à Brazzaville, d’un père djem de la région de Sangha (Nord) et d’une mère centrafricaine, parle ainsi le djem et le sango (langue nationale de Centrafrique). Il parle également le français, le lingala, le kituba, le kikongo, le villi (par son beau-père). Comme Eddy, il a été envoyé 8 ans à Cuba pour ses études, il parle donc couramment l’espagnol et le portugais. Il comprend enfin l’anglais et l’italien.

Certains parents refusent d’apprendre leur langue vernaculaire à leurs enfants, « ils leur parlent uniquement en français car ils estiment que ça lui donnera de meilleures chances de réussite. Ils considèrent qu’ils leur donnent ainsi une ‘bonne éducation’ », explique Eric qui trouve qu’il s’agit là d’une grave erreur. « Moi je compte donner à mes enfants la facilité de ce que je suis. Ils pourront ainsi comprendre et se faire comprendre partout dans le pays », poursuit-il.

Quand parler plusieurs langues peut vous sauver la vie

Empreinte culturelle, le multilinguisme a pour beaucoup été une véritable planche de salut pendant les trois guerres civiles qui ont ensanglanté le pays (1993-94, 1997 et 1999). Vous êtes du Sud et vous rencontrez les Cobras en pleine nuit à Brazzaville (milice soutenant Sassou N Guesso, Nord), que vous vous réclamiez des leurs et que vous soyez incapable de prononcer le moindre mot en lingala, on vous teste pour cela, et vous passez immédiatement de vie à trépas. Moins dangereux, si vous avez des ambitions politiques, il vous faudra impérativement maîtriser les langues de votre circonscription pour devenir maire ou député. « Il est plus prudent, utile et sécuritaire de connaître au moins les deux langues nationales, le kituba pour être à l’aise dans le Sud, et le lingala pour évoluer tranquillement dans le Nord », analyste Jean.

Si certaines langues régionales sont similaires, il existe une grande disparité dans le pays, notamment entre le Nord et le Sud. Vocabulaire, prononciation et syntaxe diffèrent totalement. Il s’agit donc de langues à part entière. Langues qu’il est étonnant que de nombreux Africains se refusent toujours à faire figurer dans leur curriculum vitae en Occident et même en Afrique, estimant que cela ne constitue pas un atout professionnel. Cela témoigne pourtant d’une réelle faculté d’apprentissage et d’adaptation, qualités très appréciées de tous recruteurs.