Les nouveaux maîtres de l’Afrique

Dans l’esprit de certains Occidentaux, le continent africain ne constitue qu’une seule et unique entité homogène, sans spécificité particulière. Peut-on avoir la même représentation du continent européen, asiatique ou américain, sans être considéré comme un inculte ? Ces derniers, dans leurs ignorances ou peut-être dans une forme de mépris, ont consacré toute leur énergie intellectuelle à avoir une vision globale de l’Afrique, enracinée dans des théories panafricanistes. Certains d’entre eux ont fini par constater, bien que tardivement, qu’il n’en était rien.

Ces théories ont été, et sont toujours aussi obscures qu’ambiguës. Car elles sont un mélange de nécessaire reconnaissance, de valeurs traditionnelles, « d’unité épidermique » mais aussi de légendes douteuses et de victimisation éternelle. Le panafricanisme a brouillé la vision que le monde devrait avoir de l’Afrique. Ces théories ont tenté de démontrer que l’Afrique est un continent uniforme et que, de ce fait, elle pouvait être appréhendée et gérée d’un seul bloc. Mais en réalité, l’Afrique est un continent hétérogène et vouloir lui calquer un dogme politique unique relève d’une erreur de jugement ethnocentrique.

Nos ex-colonisateurs doivent être conscients que leurs diplomaties jadis pertinentes sur le continent sont aujourd’hui largement dépassées et qu’une nécessaire adaptation semble désormais s’imposer. Mais peuvent-ils seulement s’engager sur des réformes de fond, au-delà des doctrines parfois romantiques qui caractérisent ce panafricanisme douteux? Pour l’heure, ils sont toujours en Afrique et essayent tant bien que mal de préserver leurs “prés-carrés” et leurs “influences”. Malgré eux, ils font aussi face aux différentes crises qui secouent l’Afrique et dans lesquelles ils sont de fait impliqués en tant qu’acteurs. C’est le cas par exemple de la France qui symbolise à merveille cette réalité et qui voit de plus en plus son influence menacée en Afrique. Parmi ces nouveaux conquérants on peut citer, les États-Unis bien sûr, mais aussi la Chine, l’Inde, l’Allemagne, la Russie, le Brésil et bien d’autres pays engagés dans une guerre économique qui commence à faire rage sur le continent noir. Ces puissances confirmées et émergentes lorgnent et rognent sur les anciennes chasses gardées de nos ex-colonisateurs.

Nous sommes à un tournant décisif des relations entre l’Afrique et les pays dits développés, ou ceux appelés émergents. Reste à savoir si ce virage délicat sera bien abordé. L’évolution de l’après-crise post-électorale ivoirienne sera sans aucun doute révélatrice. Les élections à venir au Sénégal et en République démocratique du Congo devraient également donner des indications sérieuses sur ces relations troubles entre les pays africains et leurs anciens et nouveaux «partenaires». Ces relations ambiguës si merveilleusement imagées par la formule de “Françafrique” ou “France-à-frique se délitent avec l’arrivée de ces nouvelles formes d’influence étrangères sur le continent. Mais, à la lumière des bouleversements que subit le continent africain et surtout en fonction d’un nouveau mode des relations internationales post-1990 et post 11 septembre 2001, les rapports traditionnels entre l’Occident et l’Afrique doivent se lire désormais et se construire sous un autre angle et avec d’autres référents moins traditionnels. A titre d’exemple, la France s’intéresse depuis peu aux stratégies d’influence, et c’est aussi peut-être pour cela que nombre d’observateurs s’imaginent voir la France “perdre” l’Afrique au profit des pays dits émergents et des Etats-unis d’Amérique. Rien n’est encore sûr. Cependant, les crises de confiance et de défiance qui éclatent entre les pays africains et la France viennent aussi en grande partie d’un besoin d’adaptation à cette nouvelle donne géopolitique et tendent à renforcer les analyses de ces observateurs politiques. La France, qui dispose d’atouts importants dans le monde en général, et en Afrique en particulier, rencontre désormais des difficultés à s’adapter aux nouvelles réalités géopolitiques africaines. Cette nécessaire transition passe, comme tout changement, par une période d’incertitude, d’instabilité et de troubles. Voilà peut-être pourquoi les tensions et les crises se multiplient. Voilà peut-être pourquoi aussi certains observateurs s’imaginent voir la France “perdre” l’Afrique au profit d’autres puissances, moins romantiques et peut-être plus prédatrices, avec d’autres formes de théories aussi destructrices que celles du panafricanisme issues de la colonisation et de l’esclavage et qui continuent toujours à croire aux fondements de ses propres logiques.

Par MACAIRE DAGRY

Chroniqueur Politique à Fraternité Matin