Les « massacres » étaient « planifiés »

Un rapport de l’Organisation des Nations Unies accuse le camp présidentiel ivoirien d’avoir « planifié » les « massacres » survenus après la manifestation interdite de l’opposition, le 25 mars dernier. La diffusion des informations par Radio France Internationale a créé un véritable tollé au sein du pouvoir, mais aussi dans les médias du pays.

Le pouvoir ivoirien cloué au pilori par l’Onu. L’Organisation des Nations Unies (Onu) a établi un rapport qui accuse le gouvernement du Président Laurent Gbagbo d’avoir « planifié » les exactions qui ont suivi la manifestation interdite de l’opposition du 25 mars dernier, qui auraient fait entre 37 et 120 morts. Le document n’est pas encore sorti officiellement, mais le média Radio France Internationale (RFI) a pu s’en procurer une copie, disponible sur son site Internet.

Trois fois plus de morts

Trois enquêteurs onusiens ont enquêté à Abidjan, du 15 au 28 avril, à la demande de Laurent Gbagbo et de son Premier ministre Seydou Diarra. Lorsque les résultats sont tombés, ils n’ont pas immédiatement réagi, attendant peut-être confirmation des informations de RFI. Des informations qui sont à l’opposé de ce qu’ont expliqué les autorités ivoiriennes après la sévère répression de la « marche pacifique » des militants de l’opposition, dont le principal objectif était de réclamer l’application des accords de Linas-Marcoussis. « Les 25 et 26 mars, des civils innocents ont été tués de façon indiscriminée et des violations massives des droits de l’homme ont été commises », peut-on lire sur le rapport, qui souligne que la violence n’était pas justifiée car « aucune menace posée par les manifestants », « aucune infiltration venue du nord » et « aucune tentative d’insurrection populaire contre l’Etat » n’étaient en cours.

La plus importante divergence a trait au nombre de morts. Au lendemain des événements, les autorités ont annoncé que 37 personnes avaient perdues la vie lors d’affrontements avec les forces de l’ordre qui avaient tiré à balles réelles sur la foule. Le rapport triple ce nombre et parle d’au moins 120 morts, tout en précisant que 81 corps, portants des impacts de balles, et répartis dans différentes morgues d’hôpitaux d’Abidjan et de sa périphérie pourraient venir gonfler cette estimation. Les rapporteurs de l’Onu, qui n’hésitent pas à employer le terme de massacres, n’excluent par ailleurs pas la présence éventuelle de charniers.

Tueries « planifiées » et « indiscriminées »

Pire. La marche, qui aurait en plus fait 274 blessés et 20 disparus, « est devenue un prétexte à ce qui s’est avéré être une opération soigneusement planifiée et exécutée par les forces de sécurité, c’est-à-dire la police, la gendarmerie, l’armée ainsi que des unités spéciales et des forces parallèles », parmi lesquelles figuraient les Jeunes Patriotes et le principal syndicat étudiant, la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci).

Les représentants de l’Onu appuient leur accusation de planification par le fait que les populations originaires « du nord du pays, ou encore des pays voisins (spécialement le Burkina Faso, le Mali et le Niger) ont été victimes de violations des droits humains et d’exécutions sommaires et extra-judiciaires ». Autre élément justifiant la « planification », la plupart des personnes tuées l’ont été dans leur maison et non dans la rue. Par la suite, d’autres exactions se seraient d’ailleurs produites « dans les nuits qui
ont suivi la manifestation » selon Amnesty International.

Gbagbo porte plainte

Les opérations se sont déroulées « sous la direction et la responsabilité des plus hautes autorités de l’Etat », affirme la commission d’enquête, précisant que le soutien des violences « vient de l’intérieur du palais présidentiel ». Des accusations qui n’ont pas manqué de faire sortir Laurent Gbagbo de ses gonds. Selon le quotidien Notre Voie, très proche du Front populaire ivoirien (FPI) du chef de l’Etat, « le président Laurent Gbagbo a aussi donné des instructions fermes afin que ses avocats basés à Paris portent plainte » contre RFI et le quotidien français Le Monde qui ont relayé les informations du rapport.

Un rapport qui n’épingle pas exclusivement le gouvernement en place, même si c’est bien lui qui est le plus indexé. Il ne manque pas de rappeler qu’alors que les militants de l’opposition ont défilé à l’appel des dirigeants politiques, ces derniers n’ont pas mis le nez dehors sachant que le rassemblement comportait de nombreux risques.

La presse s’en mêle

Beaucoup de journaux ivoiriens fustigent un rapport qu’ils jugent trop hâtif et partial. Notre Voie dénonce « une intoxication des médias français Radio France Internationale et Le Monde et Le Temps pointe du doigt « un montage grotesque » ayant pour but de destituer le Président. En revanche, L’Inter reconnaît que « le fond n’est pas totalement contestable, l’ampleur de la répression est là pour l’attester » et que « le pouvoir ivoirien est accablé par ce rapport qui le discrédite et le vide de sa fierté d’être un régime démocratique ». Côté organisations des droits de l’Homme, certaines soulignent que le document onusien rapporte ce qu’elles avaient déjà signalé auparavant.

Les enquêteurs onusiens souhaitent l’ouverture d’une enquête criminelle pour que les responsables des « tueries indiscriminées » soient jugés et que la communauté internationale apporte un soutien financier au gouvernement de réconciliation nationale pour « indemniser les familles victimes des massacres et celles dont les propriétés ont été détruites ou dégradées lors des événements ». Ils espèrent, par ailleurs, que la commission internationale chargée du dossier des violations des droits de l’Homme commises depuis le début de la crise en 2002 se mette au travail prochainement.