Les Maasaï ou le juste combat

La lutte des Maasaï pour conserver les terres sur lesquelles ils vivent depuis des siècles connaît depuis quelques mois ses premiers succès. En avril dernier, le Kenya a décidé de restituer l’une des plus belles forêts du pays au peuple Maasaï et non d’en faire un Parc naturel. Explications.

La lutte du peuple Maasaï pour conserver les terres où depuis des siècles paissent ses troupeaux rappelle celle de nombreux peuples dans le monde, confrontés à l’occidentalisation des modes de vie et à la domination d’Etats soumis à des logiques de gestion économique copiées des pays développés. Le chef maasaï Kenny Matampash se défendait pourtant, dans les colonnes du quotidien français La Croix (édition du 15 avril 2004), de représenter un peuple en voie de disparition : « Nous sommes 400 000 au Kenya et 250 000 en Tanzanie… » Une minorité, certes, mais à laquelle Kenny Matampash est parvenu à donner une existence politique, en se rapprochant de celui qui est devenu le nouveau Président kenyan en décembre 2002, Mwai Kibaki.

Premier résultat, et il est de taille : la « Forêt de l’enfant perdu », l’une des plus belles du Kenya, ne sera pas classée Parc naturel, comme le projet en avait été formé, pour le plus grand bonheur des touristes, certes, mais pour le plus grand malheur des éleveurs maasaï. La décision de « restituer cette forêt primaire au peuple Maasaï » a été prise de manière officielle le 15 avril 2004.

Ecosystème menacé

Pourquoi est-ce une victoire prometteuse ? Parce que le classement en Parc naturel entraîne aussi l’interdiction pour les peuples nomades de faire paître leurs vaches dans les espaces protégés. Or, s’ils rapportent des devises, les touristes ne broutent pas l’herbe, et tout le fonctionnement naturel en est bouleversé : lorsque l’herbe n’est plus rabattue par les troupeaux, elle devient trop haute, les antilopes et les éléphants ne peuvent plus la brouter… Depuis plusieurs siècles, la cohabitation entre les hommes, les troupeaux, et les animaux sauvages de l’Ouest du Kenya a trouvé ses marques : la faune sauvage profite de l’action des nomades, et les nomades protègent et respectent cette nature qui est leur cadre de vie.

Le paradoxe des Parcs nationaux, c’est qu’ils bloquent par leurs règlements ce dialogue permanent entre les peuples autochtones et la nature, en croyant figer un état naturel éternel, alors qu’ils en compromettent l’avenir. « Nous ne pouvons accepter que les parcs naturels du Kenya et du nord de la Tanzanie soient clôturés pour éviter les grandes migrations : c’est une totale aberration ! Cela peut changer l’écosystème de toute une région ! », déclare encore Kenny Matampash.

La noblesse d’un peuple

Solidaire de son combat, l’ethnologue français Xavier Péron, auteur de L’occidentalisation des Maasaï du Kenya (L’Harmattan, 1995) et du Petit livre de sagesse Maasaï (éditions Blanc-Silex, 2004), a attiré l’attention de Jacques Diouf, Secrétaire général de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), sur les enjeux liés à l’avenir du peuple Maasaï… Il souligne en particulier que c’est la première fois qu’un peuple pastoral est considéré comme « le gardien naturel de l’environnement ».

La protection de la « Forêt de l’Enfant perdu » est un signe d’espoir pour tous ceux qui, à l’instar de Joseph Kessel, ont reconnu la noblesse de ces peuples : « Chez les trois marcheurs qui cheminaient vers nous, la fierté sans pareille qui érigeait leurs têtes, l’indicible liberté de leurs corps et de leurs mouvements, leur nudité superbe, leur démarche enfin, nonchalante, et cependant ailée, désignaient leur race illustre. Ces trois hommes étaient des Maasaïs », écrivait-il dans Le Lion. Il est juste que leur soit conservé, avec l’usage de leur terre, la mission séculaire qu’ils y accomplissent pour protéger pour les prochains siècles, hors d’atteinte des touristes, l’un des milieux naturels les mieux préservés du monde !