Les hommes d’affaires sont des femmes

Des femmes de l’Est du Congo, du Rwanda et du Burundi défient désormais les hommes sur l’un de leurs derniers bastions : le commerce international. La crise que connaissent leurs pays a donné des idées à ces business women d’un nouveau genre. Leur terrain de chasse : Dubaï.

Simple phénomène de crise ou révolution sociale, les femmes des pays des Grands Lacs se lancent dans le commerce international. Elles ont remisé les parures féminines au placard et portent des pantalons pour plus de légèreté et d’efficacité. Au Transit Lounge de l’aéroport Jomo Kenyatta de Nairobi (Kenya), elles se font facilement remarquer par leur verbe haut et leurs grands éclats de rires. Vendredi 14 mars, la correspondance de Dubaï, dans les Emirats Arabes Unis, se faisant attendre, ces nouvelles business women passent le temps à discuter… affaires.

Elles ont la particularité de vivre dans une région en pleine effervescence où leurs pays respectifs se font la guerre. Mais visiblement, elle n’en ont cure et les discussions qui se déroulent à Kinshasa, Pretoria, Bujumbura ou Dar es Salaam ne les empêchent pas de fraterniser : « Voyez vous-même l’atmosphère qui règne ici, déclare Pascasie Munyakazi, une Rwandaise. Nous ne sommes pas une organisation structurée mais de simples femmes fatiguées de tout ce qui se passe dans notre région par la faute des politiciens. A force de nous croiser et de nous fréquenter sur la route de Dubaï, nous avons fini par tisser des amitiés en dépit de l’état de guerre qui empoisonne les relations entre nos pays respectifs ».

Plus dynamiques que les hommes

Faire la route de Dubaï, ce n’est pas aller en villégiature pour ces femmes décidées à réussir et trouver une justification à leur aventure. Ce sont les circonstances créées par l’instabilité politique incessante dans leurs pays qui les ont poussées à abandonner maris et enfants pour une hypothétique opération de survie.  » Les hommes, trop marqués par le fonctionnariat et l’âge, n’ont plus la force de l’initiative « , estime Béatrice Malemeko, ancien professeur de lycée à Butembo (RDC).  » Résultat : ils gardent la maison pendant que les femmes vont tenter l’aventure dans les avions.  »

Béatrice a mis de côté sa licence de Lettres de l’Université de Kinshasa et son métier pour les affaires : « Il fallait bien. Le métier ne paie pas. J’ai essayé de travailler pour mériter mon diplôme et faire honneur à mes parents qui avaient tant souffert pour me faire étudier mais c’est un calvaire et même un suicide, à terme, que d’être enseignante en ce moment au Congo. Et puis, il y a eu la guerre ». Un guerre où le Rwanda était fortement impliqué. Mais Béatrice avoue ne pas en vouloir à ses copines rwandaises du groupe.  » Elles sont, autant que moi, victimes de la barbarie des politiciens. »

10 à 15 000 dollars en espèces

18 heures 30, elles sont invitées à l’embarquement pour Dubaï que l’avion n’atteindra qu’après cinq longues heures de vol au cours desquelles, Pascasie, Béatrice et ses amies, calculettes et calepin à la main refont pour une énième fois les calculs avant le grand jour des achats. Dubaï est un immense centre commercial. Il vaut donc savoir où l’on va et ce que l’on veut acheter, le séjour étant très court. Samedi 16 mars, tôt le matin, les dames se diluent dans Dubaï. Elles ont eu le temps de mettre une dernière main au programme de la journée au Royal Prince Hotel où elles descendent régulièrement.  » C’est pour des raisons de sécurité, explique Charlotte Manirakiza du Burundi. Ici, les transactions se traitent quasi-exclusivement en espèces. Nous sommes chacune obligées de voyager avec 10 a 15 000 dollars en espèces. Vous rendez-vous compte des dangers que comporte le parcours ? »

Dans une semaine, elles auront tout empaqueté et expédié en fret à la maison. Sur le chemin du retour, la joyeuse bande se sépare à Nairobi, au Transit Lounge de l’aéroport Jomo Kenyatta. Chacune regagnera ses boutiques, son foyer et les incontournables crises de jalousie des maris.  » Peu importe disent-elles. Ce sont les risques du métier.  » Au moins la marmite continuera de bouillir et les enfants d’aller à l’école sans l’angoisse d’être chassés des cours pour non paiement des frais scolaires. Le mari, lui, pourra rentrer ses colères, ses jalousies et sa fierté de mâle pour un nouveau costume made in Emirates que Madame aura pris le soin d’acheter. Dans quinze jours ou peut-être moins, ce sera à nouveau le départ pour Dubaï. A les entendre, les femmes ne sont pas peu fières d’avoir ainsi grignoté un peu du pouvoir des hommes sur ce terrain si particulier.