Les enfants de la rue, une bombe sociale

Ils sont entre 12 000 et 20 000 à arpenter les rues de Kinshasa. Les enfants sont aujourd’hui des  » orphelins de parents vivants « , largués par la société. Ils risquent de devenir demain une bombe sociale et politique.

De notre correspondant à Kinshasa

Avec condescendance, on les appelle enfants de la rue, parce qu’ils n’ont pas de parents. Ou plutôt parce qu’ils en ont et que, pour différentes raisons, ils ne veulent plus vivre en famille. D’où cet autre terme  » d’enfants orphelins de parents vivants « . A Kinshasa, ils se comptent entre 12 000 et 20 000 mais, selon l’ONG  » Save the Children « , le nombre de 12 000 est plus proche de la réalité. Agés de 6 à 16 ans, ils sont généralement agglutinés aux vitres des voitures quand celles-ci s’arrêtent aux feux tricolores, tendant la main pour quelques pièces de monnaie ou une tige de cigarette. D’une manière générale, ils font partie du décor quotidien kinois (de Kinshasa) et personne ne fait plus attention à eux.

Enfants invisibles

On se limite à se plaindre de leur nombre de plus en plus croissant et du danger qu’ils représentent pour les poches des bons citoyens qu’ils ne s’empêchent pas de visiter ou des voitures qu’ils cambriolent. Mais il a fallu qu’un incident grave se produise pour que leur problème se pose brutalement à la société congolaise et plus particulièrement aux pouvoirs publics. Le 15 août 2001, au marché central de Kinshasa, un agent de police tire sur un de ces enfants qui se préparait à commettre un larcin. Tout d’un coup, les enfants se mettent à poursuivre le policier, le rattrapent et le battent à mort. C’est alors qu’on remarque qu’ils ne sont pas que des enfants et qu’il y a des jeunes adultes entre 17 et 20 ans.

Depuis, se pose le problème de gestion de ces enfants venus de nulle part et qui n’appartiennent à personne. Le gouvernement se rappelle qu’il est de son devoir de s’en occuper et certaines organisations caritatives se sont vu arracher les enfants qu’elles avaient sous leur garde parce que cela faisait bien d’annoncer à grand renfort de publicité que les enfants seraient placés en lieu sûr pour une bonne rééducation.

Cacher la misère

20 septembre 2001, le ministère des Affaires Sociales et l’Hôtel de Ville se bousculent pour trouver une solution immédiate et définitive au problème. Un site est vite trouvé à 20 km de la ville où les enfants pourront être internés, le temps de recevoir une éducation civique qui leur permettra de se réinsérer dans la société. Une opération coup de poing est décrétée à travers toute la ville et près d’un millier d’enfants sont ainsi acheminés au lieu dit Benseke Futi, une ancienne caserne militaire désaffectée. Seulement la logistique ne suit pas. Le site n’a pas d’électricité ni d’eau courante.

Les enfants, livrés pratiquement à eux-mêmes, sans encadrement adéquat, si ce n’est des brimades corporelles de la part des personnes affectées à leur garde, prennent peur et s’évadent du site pour regagner Kinshasa.

La vie selon Jean

Jean Kinzonzi, 13 ans, fait partie de ces enfants fugitifs. Il y a une semaine, il est venu frapper à la porte de Mme Georgette Hoolans, une dame belgo-congolaise qui dirige une organisation non-gouvernementale du nom de ECO (Enfants du Congo) en faveur de l’enfance désoeuvrée.  » Il m’a fait pitié, déclare-t-elle, Jean est un des enfants dont je m’occupais ici et que les services de l’Hôtel de Ville sont venus m’arracher « . ECO est une ONG qui s’occupait d’environ 700 enfants qu’elle logeait à Mimosa-Kinsuka dans une proche banlieue de Kinshasa. Ils sont nourris et vêtus sans l’assistance des pouvoirs publics.  » J’ai intéressé le PAM (Programme Alimentaire Mondial) pour assistance mais sa réaction n’a pas été à la hauteur de ce à quoi je m’attendais. Quelques sacs de riz et de haricots. En fait, de quoi nourrir les enfants pendant un mois seulement « .

Dans le bureau de Mme Hoolans, l’un de ces jeunes  » rescapés  » se remet doucement de ses émotions. Jean Kinzonzi est rentré à Mimosa-Kinsuka deux jours avant, très fatigué.  » Là-bas, raconte-t-il, on mange mal et pas assez. On dort mal aussi. Il n’y a pas d’eau au robinet et nous sommes obligés de faire des corvées pour aller chercher l’eau de source dans la vallée. C’est très loin et très fatigant. J’ai profité de ma corvée pour m’évader avec tout mon groupe. Je ne veux plus rentrer là-bas « . Si le petit Jean Kinzonzi, 13 ans, a la chance de regagner l’ECO, il n’en est pas de même pour les autres enfants qui s’étaient évadés avec lui car ils ont tout simplement repris leur place sur les artères de Kinshasa.

Zaïna veut vivre

Le cas de Zaïna, une fille de 15 ans qui a peur de parler aux journalistes par crainte d’être dénoncée.  » Elle est arrivée un soir, raconte un de ses copains de rue. Elle avait faim et soif. Elle nous a dit qu’à Benseke Futi, Tantine Bea, la dame responsable du home des filles la battait. La nuit, elle partageait un petit matelas en mousse à trois pour dormir. La nourriture était infecte « . Pour Zaïna, les rues de Kinshasa offrent de meilleures conditions de vie que l’internat de Benseke Futi. A quinze ans, elle sait qu’en quémandant la charité auprès des automobilistes, elle peut trouver de quoi se nourrir. Elle sait aussi qu’elle peut compter sur la solidarité de ses compagnons d’infortune. Elle sait enfin qu’en ultime recours elle peut vendre ses charmes comme d’autres filles de son âge.

Au ministère des Affaires sociales, on reconnaît avec beaucoup d’amertume, l’échec du gouvernement dans l’encadrement des enfants de la rue :  » La mesure a été prise dans la hâte et sans avoir rien planifié, déclare Anne Kalenga, conseillère du ministre en charge de l’enfance désoeuvrée. Le fléau est tellement grave qu’aucune solution ne semble vraiment efficace. Avec la guerre, les service de recrutement de l’armée avaient cru bon d’enrôler beaucoup d’enfants de la rue dans les rangs de l’armée. Ces jeunes ont appris le maniement des armes et bon nombre sont rentrés à Kinshasa. Peut-on s’étonner maintenant de l’augmentation de la criminalité dans la ville ?

Braquage des résidences, extorsions des voitures. Les plaintes sont quotidiennes et pratiquement toujours les mêmes : des jeunes enfants soldats.