Les Du Nku ou persuadeurs de village, un média alternatif en Afrique

Les Du Nku sont ces personnes bien intégrées dans la communauté villageoise qui véhiculent l’information auprès de leurs concitoyens. Ils se présentent dès lors comme un média alternatif plus performant que les radios de proximité dans les programmes de développement.

Yao Ahade est le directeur de cabinet du département de l’aménagement du Territoire Communautaire, des Infrastructures, des Transports et des Télécommunications. Dans le cadre d’un projet mené sur la sensibilisation au planning familial au milieu des années 80, au Togo, Yao Ahade met en exergue la pertinence du rôle des Du Nku comme acteurs de diffusion des messages en matière de sensibilisation en milieu rural.

Afrik. com : Les Du Nku ou persuadeurs de village sont-ils un média alternatif en milieu rural ?

Yao Ahade : Les Du Nku peuvent être considérés comme un média alternatif dans la mesure où ils transmettent efficacement l’information. En langue ouatchi (Togo), Du Nku signifie  » l’oeil du peuple, l’oeil de la masse « . Dans le cadre du projet de recherche qui était le mien -transformer les pratiques sexuelles des populations visées dans le cadre du planning familial -, les Du Nku ont sensibilisé par la satire, la chanson, la danse, le théâtre, les contes autour du feu, les conversations quotidiennes, les jeux de rôles ou encore les parties de tam tam. D’autant plus que les médias d’Etat, relais privilégié des gouvernements dans ce domaine, transmettent une information de masse, parfois erronée sur les questions de planning familial.

Les Du Nku, parce qu’ils sont mieux intégrés, peuvent dans les lieux communs du village – marchés, points d’eau, place du village -, attirer l’attention de leurs concitoyens sur des problèmes épineux tels l’utilisation des contraceptifs. Un Du Nku peut à travers une satire faire des remarques parfois désobligeantes à un villageois. Il l’acceptera mieux d’une personne qui lui est familière que d’un agent de sensibilisation traditionnel. De plus, les Du Nku participent à la conception du message : il leur est transmis, ils l’examinent, l’intègrent puis le transmettent à leur tour aux villageois. L’enracinement étant le gage de la pérennité du message surtout dans un milieu où les préjugés sont vivaces. Les Du Nku participent aussi à l’évaluation de l’information émise.

Afrik.com : Comment est née cette idée de sensibiliser au planning familial par le biais des Du Nku ou persuadeurs de village ?

Yao Ahade : J’ai étudié le journalisme à l’Ecole de Journalisme de Lille (ESJ). Quand je suis rentré chez moi, près de Anecho (45 km de Lomé, Togo), j’ai fait de la radio de proximité. Je me suis aperçu que les messages de sensibilisation diffusés n’avaient pas l’effet escompté. Un constat que je n’étais pas le seul à faire. En effet, quelle que soit la proximité d’une radio locale, les animateurs vivent, généralement, des réalités différentes de ceux qui les écoutent. C’est de cette réflexion qu’est né le projet des persuadeurs de village qui est devenu effectif en 1987. Pendant trois ans, le projet s’est mis en place, puis a été évalué dans la préfecture de Yoto (Togo).

Afrik.com : Les Du Nku peuvent être donc utilisés dans d’autres missions de sensibilisation, par exemple, comme celle relatives à l’Internet ?

Yao Ahade : Les Du Nku peuvent être utilisés dans d’autre missions de développement relatives à l’agriculture, la désertification… La question d’Internet est particulière puisque d’autres éléments interviennent. Beaucoup de villages africains n’ont pas d’électricité. Les villageois ne savent même pas écrire ou lire. L’Afrique a un taux d’alphabétisation compris entre 20 et 57 %. Alors, quelquesoit la manière dont vous parlez d’Internet, l’entreprise est un peu délicate.

Afrik.com : Quel est le profil d’un Du Nku ? Est-ce qu’il y a avait beaucoup de chefs de villages dans les Du Nku ? Beaucoup de femmes, puisqu’elles sont les principales concernées quand il est question de planning familial ?

Yao Ahade : Tous les chefs de village ne sont pas des Du Nku mais ils utilisent des persuadeurs de village parce que le Du Nku est apolitique. Sur les 100 persuadeurs de village qui ont été sélectionnés sur des critères sociologiques – une enquête, visant à déterminer les personnes susceptibles d’être Du Nku, réalisée auprès de dix personnalités du tissu social villageois : chef du village, accoucheuse etc…- il n’y avait que 3 chefs de village. Selon ces critères les 70 premiers sélectionnés ne comptaient aucune femme. D’ailleurs même choisies, elles ont joué un rôle secondaire comme animatrices des classes de chants. Dans les villages qui ont fait l’objet de notre étude, les femmes peuvent diffuser l’information mais on ne les envisage pas comme une source fiable.

Pour preuve, cette histoire : les plus éminents chasseurs d’un village se réunissent pour constater qu’il n’y pas de tigre dans la forêt. Une villageoise affirme pourtant en avoir aperçu un derrière le puits. Vous savez de quoi on l’accuse ? D’avoir caché son amant derrière le puits afin que celui-ci puisse la débarrasser de son mari. Par ailleurs, les hommes préfèrent mener les actions de sensibilisation parce que les instituteurs, les clercs souvent choisis pour ce genre de mission leur piquaient leurs femmes. La tranche d’âge des Du Nku était comprise entre 25 et 70 ans. Les jeunes, parce que souvent mieux informés sur la sexualité, ont été très actifs dans ce rôle.

Afrik.com : Est-ce que votre expérience a été reprise dans d’autres pays africains, sur d’autres thèmes ?

Yao Ahade : 43 pays africains ont mené des expériences similaires à des échelles relativement significatives. J’ai, par ailleurs, été contacté par un responsable de l’ONUSIDA qui s’est intéressé à mon travail. Je ne présume de rien à ce sujet. Néanmoins les conclusions de mon expérience sur les Du Nku ont largement démontré leur capacité à vulgariser, efficacement, des messages de sensibilisation concernant des questions de développement en milieu rural.