Les dirigeants africains doivent mettre fin aux crises alimentaires

Au risque de surprendre ceux qui connaissent mon parcours politique et international, je suis et demeure, au fond, un fermier. J’ai été élu président du Nigeria deux fois et je suis fier d’avoir été, depuis, médiateur dans les conflits en République démocratique du Congo et en Côte d’Ivoire, et d’avoir pu faire pression sur les dirigeants du monde afin qu’ils tiennent les promesses d’allègement de dette et d’augmentation de l’aide faites à l’Afrique. Mais peu d’accomplissements me procurent autant de fierté que l’exploitation agricole que j’ai démarrée en 1979 et où je passe maintenant la plupart de mon temps.

Cette exploitation s’étend sur plusieurs centaines d’hectares dans l’Etat d’Ogun, non loin de Lagos. J’y élève des poulets, des cochons, des autruches et du bétail. Je l’ai créée pour montrer à mes compatriotes, hommes et femmes, et aux jeunes en particulier, l’immense potentiel de l’agriculture et ce qu’il est possible d’accomplir avec la terre. C’est, je l’espère, une application concrète des politiques que j’ai menées au gouvernement pour renforcer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, et promouvoir le rôle primordial de l’agriculture dans la lutte contre la faim, la réduction de la pauvreté et la création de richesse.

Oui, les pays de notre continent ont déjà connu de nombreux succès agricoles. Mais il reste bien du chemin à parcourir.

Au Nigeria, cinquième exportateur de pétrole dans le monde, des familles et des enfants continuent de souffrir de la faim dans de nombreuses régions. Des millions d’autres personnes souffrent de malnutrition sur le continent et dans le monde. La crise actuelle en Afrique de l’Est, où la famine touche plus de 13 millions de personnes, a tragiquement remis cette question essentielle au premier plan.

Cette tragédie humaine n’a pourtant pas lieu d’être. Notre continent possède les ressources nécessaires, et la science nous fournit tous les jours davantage de solutions pour prévenir les crises de la faim. Nous avons les moyens d’assurer non seulement une production alimentaire suffisante pour subvenir à nos besoins, mais aussi pour exporter, malgré les bouleversements météorologiques et climatiques.

Une opportunité historique s’offre à nous au sommet de l’Union africaine d’Addis Abeba, fin janvier. Les dirigeants du continent pourront agir afin d’empêcher que ne se reproduise la situation dramatique qu’a connue l’Afrique de l’Est.

Que doit-il donc se passer à Addis Abeba? Les dirigeants africains doivent approuver la nouvelle Charte pour éradiquer la faim mise en place par un ensemble d’organisations humanitaires africaines et internationales. La Charte a déjà été signée par le premier ministre du Kenya, Raila Odinga, présente les mesures concrètes que les gouvernements doivent prendre pour que les crises alimentaires n’appartiennent plus qu’au passé. Les gouvernements de l’Union africaine doivent s’engager à tenir les engagements de cette charte.

Il nous faut tenir compte des alertes précoces de sècheresse et mettre en place des filets de sécurité pour les populations les plus pauvres. Mais nous avons également besoin de mesures pour protéger la population contre la hausse des prix alimentaires, qui a précipité de nombreuses personnes vers la faim. Soutenir la production locale, limiter les restrictions à l’exportation et puiser judicieusement et intelligemment dans les réserves alimentaires d’urgence font partie des solutions pour réduire la gravité de ces crises.

Plus particulièrement, nous devons soutenir, à Addis, des initiatives mises en place par l’Afrique comme le Programme de filet de sécurité productif. Ce programme, financé à la fois par l’Afrique et par ses partenaires internationaux, consiste à fournir des fonds et des denrées alimentaires à des millions d’agriculteurs pauvres en Ethiopie. Leur garantir des revenus plus réguliers et plus stables peut prévenir l’émergence soudaine des crises alimentaires. Ces derniers acceptent, en échange, de participer à des travaux publics comme la construction de routes, qui contribue à améliorer les débouchés agricoles de leurs communautés.

Un autre programme, mis en œuvre par Save the Children, en partenariat avec les autorités du Nord-est du Kenya, consiste à distribuer des bons aux communautés pastorales dans les zones régulièrement touchées par la sécheresse. Ces communautés peuvent utiliser ces bons pour acheter de la nourriture sur les marchés et dans les commerces locaux, permettant aux populations de jouer un plus grand rôle dans la gestion de ces crises. Il existe de nombreuses initiatives similaires que nous pouvons soutenir et développer.

La science, la technologie et l’innovation peuvent nous faire gagner la bataille contre la faim. Les agriculteurs sont déjà prêts à faire tout ce qu’ils peuvent pour produire des cultures permettant de nourrir nos populations.

Nous devons maintenant, avec le soutien financier et l’expertise nécessaires, mettre ces progrès entre les mains des agriculteurs. C’est un défi pour tous les dirigeants et ministres de l’agriculture de la planète, surtout pour ceux de notre continent.

Le temps presse. Les prix alimentaires continuent d’augmenter et les effets du changement climatique gagnent en intensité, accroissant l’imprévisibilité des épisodes météorologiques extrêmes et la sévérité des sécheresses. En prenant les mesures nécessaires, les dirigeants africains peuvent montrer la voie au reste du monde.

Chaque fois que je marche dans un champ, je ne peux m’empêcher de penser que la solution se trouve bien sur nos terres, et entre nos mains.

Le Général Obasanjo est ancien président du Nigeria et membre de l’Africa Progress Panel (http://www.africaprogresspanel.org/index.php/fr/).