Les criquets dans l’assiette, pas à la poubelle !

Les criquets dévorent les cultures humaines, alors pourquoi ne pas les manger avant qu’ils ne festoient sur les terres agricoles ? Bien que difficilement applicable lorsque les essaims sont déjà là, cette méthode écologique constitue une alternative aux pesticides. Avec pour avantage de laisser les insectes voraces propres à la consommation humaine et animale.

« Un proverbe malgache dit qu’il faut se lever de très bon matin de peur de voir les criquets s’enfuir. Il signifie qu’il faut profiter de la nuit pour attraper les criquets car c’est plus facile étant donné qu’ils sont engourdis et au sol. Il n’y a qu’à les ramasser. En revanche, lorsque le soleil se lève, il les réchauffe et ils s’envolent », explique Sébastien Rafaralahy, président de l’association malgache Tefy Saina, qui forme notamment les paysans sur les cultures maraîchères. Ce proverbe démontre que le criquet n’est pas seulement un insecte vorace, qui peut réduire en quelques heures le travail acharné des paysans à faire sortir de terre de quoi vivre. Il est aussi un met savoureux, pour les hommes comme pour les animaux, dont il ne faut pas se priver. A condition que ni les œufs ni les criquets ne n’aient été exposés à des insecticides, ou tout autre produit dangereux.

Plusieurs méthodes existent pour attraper les criquets. Mais elles sont difficilement applicables en cas de nuée et s’appliquent principalement sur de petites exploitations. Comme l’a précisé Sébastien Rafaralahy, attendre la nuit est un bon moyen de faire une bonne chasse. Utiliser un grand filet pour capturer est aussi une alternative prisée, de même que la pose de pièges. Les femelles pondent beaucoup : « Les femelles de criquet pèlerin déposent leurs œufs sous la forme d’une oothèque, essentiellement dans des sols sablonneux et à une profondeur de 10-15 cm. Une femelle solitaire dépose 95 à 158 œufs alors que les oothèques des femelles grégaires [*] ne contiennent habituellement pas plus de 80 œufs », peut-on lire sur une page spécialisée du site de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Peut-on faire un usage de ces œufs ?

Riche en protéines et en minéraux

Le réseau de radios rurales des pays en développement (RRRPD) donne sur son site diverses manières d’attraper les criquets et de les recycler, avec pour but de les éliminer des cultures. Il indique comment collecter les œufs dans la terre et l’usage qu’il est possible d’en faire : « Etalez les oeufs par terre pour les exposer à l’air. Ainsi, les oeufs vont sécher au soleil, ou être mangés par les oiseaux. C’est mieux de faire cela un jour chaud et sec pour que les oeufs sèchent plus rapidement. Ou encore, donnez à manger les oeufs de sauterelles et de criquets à vos volailles ».

Quant aux criquets adultes, les animaux ne les boudent pas. Surtout les volailles. « Les criquets et les sauterelles constituent un repas savoureux pour les canards, les pintades et les poules ! », poursuit l’article du RRRPD. « Les criquets sont aussi très bon pour engraisser les cochons », souligne Sébastien Rafaralahy. Conséquence de cette alimentation, les animaux deviennent un peu plus dodus, et à moindre frais, car le criquet est un aliment très riche. « Le poids sec d’un criquet pèlerin ailé se compose d’environ 62% de protéines, 17% de graisse et le reste de matières minérales (Si, Cu, Fe, Mn, Na, K, Ca, Mg) », annonce la FAO sur son site.

Vente de criquets grillés

Des nutriments dont les hommes profitent aussi. En période de forte population acridienne, certains pays (comme Madagascar, le Congo, le Cameroun et plus généralement les Etats où les invasions se produisent) vendent des criquets pour la consommation humaine. « Nous avons beaucoup moins de criquets maintenant, mais quelquefois on voit sur le bord de la route des gens qui vendent des brochettes de criquets. Ce sont les paysans qui les ont attrapés pour les faire cuire », commente Sébastien Rafaralahy. Un Marocain, qui s’exprimait sur le forum du site Bladi, a confié qu’il a déjà « goûté » des criquets quand il était jeune. « C’était dans ma ville Casablanca, raconte-il. Une année, il y avait une invasion de ‘jrad’, donc il y avait des vendeurs de criquets grillés partout dans la ville. »

Les criquets ne sont pas seulement grillés sur la braise. « Ils sont habituellement frits, rôtis ou bouillis et mangés immédiatement ou bien séchés et consommés plus tard », ajoute la FAO. Et de donner quelques recettes. Comme le Tinjiya, d’origine tswana : « Retirer les ailes et les pattes postérieures des criquets, faire bouillir dans un peu d’eau jusqu’à ce que les criquets ramollissent. Saler si nécessaire et faire brunir dans un peu de graisse. Servir avec du maïs ». Ou le plat swazi Sikonyane : « Préparer des braises et faire rôtir les criquets entiers dessus. Oter la tête, les ailes et les pattes ; seul le corps se mange. Les habitants du Lesotho utilisent surtout les criquets comme nourriture de voyage. La tête et les derniers segments des pattes postérieures sont retirés, le reste est laissé à rôtir au-dessus des braises. Les criquets rôtis sont alors écrasés avec un pilon jusqu’à obtention d’une poudre fine. Celle-ci peut être conservée longtemps et transportée lors des voyages. On prépare également des criquets séchés pour l’hiver. Les pattes séchées sont appréciées pour leur goût ».

Peut-on imaginer un réel commerce de criquets ? « Les invasions sont espacées dans le temps, ce sont des événements conjoncturels qui ne permettent pas un commerce régulier. D’autant plus qu’en temps d’invasion, il n’y a pas de moyen qui garantisse d’attraper une grande quantité de criquets. Mais ils constituent tout de même un appoint alimentaire Il faut par ailleurs prendre en compte le fait que le criquet que l’on trouve à Madagascar par exemple, le criquet migrateur, n’a pas le même comportement que le criquet pèlerin. Le criquet migrateur se pose dans les hautes herbes et le matin, ses ailes sont alourdies par la rosée. Les Malgaches n’ont donc plus qu’à les ‘cueillir’, ce n’est pas le cas avec le criquet pèlerin », commente Annie Monard, fonctionnaire acridologue à la FAO. Manger le criquet ne serait donc qu’une solution partielle au vaste problème des invasions.