Les créateurs africains en vedette à la Biennale de Lyon

En France, la Biennale d’art contemporain de Lyon est un rendez-vous important pour sentir les nouvelles tendances de la création d’aujourd’hui : ses deux responsables, Thierry Raspail et Thierry Prat, l’ont intitulée cette année  » Partage d’exotismes « , en accord avec le commissaire invité, Jean-Hubert Martin, directeur du Museum Kunst Palast de Dusseldorf, en Allemagne.

Le choix de ce titre le montre, ces trois hommes ont la conviction que l’art ne peut plus désormais se vivre dans une seul pays, ni même sur un seul continent : l’art est rencontre, mise en relation, dialogue entre des univers de référence divers… De l’Amérique à l’Asie en passant, évidemment, par l’Afrique, les nouveaux courants et les nouveaux talents s’expriment tout autour de la terre.

La logique d’organisation de cette biennale est d’ailleurs un hommage à toutes les civilisations pour lesquelles l’art est une composante de la vie quotidienne, dans laquelle il s’insère pour contribuer à l’accomplissement de fonctions sociales ou humaines. En effet, au lieu d’une présentation banale par continents, styles, disciplines ou pays, les artistes y sont rassemblés autour de thèmes cohérents : aimer, manger, combattre, souffrir, guérir, prier, prédire, mourir… Et le dialogue de leurs créations, quelle que soit leur origine, noue pour chacun de ces thèmes une réflexion originale et souvent surprenante…

C’est le cas de l’inquiétante étrangeté des oeuvres de Jane Alexander (Afrique du Sud) qui égare l’identité humaine en affublant les créatures qu’elle représente de membres d’animaux : proches et invraisemblables à la fois, ces chimères créent un trouble durable… Calixte Dakpogan, artiste originaire du Bénin, récupère les ferrailles des vieilles automobiles pour façonner des sculptures personnages qui ressemblent à des robots disloqués auxquels une âme viendrait se greffer par erreur. Ces deux artistes se trouvent, avec deux Américains, un Grec et un Français dans une partie de la Biennale intitulée  » Cloner « . En effet, tous deux s’interrogent symétriquement sur l’avenir d’une humanité qui perd ses repères, entre animalité régressive et technologie fantasmée.

Les oeuvres du marocain Farid Belkahia ne sont pas moins étonnantes : il a remplacé la toile par la peau d’agneau tannée, et les peintures à l’huile par le henné et les teintures aux coloris de terre… Le parchemin du tableau se voit ainsi tatoué… de fragments de corps, renversant le jeu du tatouage traditionnel, sans en oublier les références, les codes et l’esthétique symbolique.

Sculptures en épines de porc-épic

Manière de projeter dans la création un héritage culturel clairement assumé, dans un espace à mi-chemin entre écriture et peinture, rite et prophétisme. Plus traditionnelle encore, l’oeuvre de Kolouma Sovogi, originaire de Guinée, qui reprend, en les agrandissant sur toile les motifs végétaux des peintures podaï, rituellement réalisées sur les murs des maisons ou les corps. Deux variations logiquement regroupées autour d’un même thème :  » tatouer « .

Il faudrait, pour être exhaustif, citer encore les sculptures hérissées d’épines de porc-épic de John Goba, ou les machineries futuristes d’Abubakar Mansarray, tous deux du Sierra-Leone, les objets au design post-modernes de Pumé, d’Afrique du Sud, les broderies érotiques de l’égyptienne Ghada Amer, les chèques de banque en bois, sculptés comme des bas-reliefs, du camerounais Jean-Baptiste Nguetchopa ou les investigations photographiques de sa compatriote Pascale Marthine Tayou, qui suit la cascade de propriétaires successifs d’une même voiture et raconte ainsi une histoire pleine de sens, ou encore les sculptures sur bois et les vidéos d’un autre Camerounais, Barthélémy Toguo, moqueries sur les absurdités et les scandales des sociétés contemporaines.

Sans parler des peintures-talismans de Gera et Gedewon, artistes et médecins éthiopiens, dont les dessins, adaptés à chaque malade, disposent de vertus curatives, ni des installations du béninois Georges Adéagbo, mariant textes écrits et objets, ni des photographies sans compromis du marocain Touhami Ennadre, qui s’attache à rendre les différentes étapes de la vie humaine, touchant au tragique de notre condition, et n’hésitant pas à essayer de rendre le mystère des états extrêmes, transes ou extases, où l’invisible au visible se mêle… Gageure pour le photographe, que de faire ainsi signe vers ce qui ne peut se montrer ni se toucher !

C’est un peu une sensation voisine de la transe qu’éprouve le visiteur qui sort de cette Biennale mémorable : on perd le Nord, dans ce feu d’artifice de talents tellement divers, tellement profonds, porteurs chacun d’une telle charge de passion et de mémoires tellement étrangères les uns aux autres… De cette combinaison subtile d’émotions contradictoires, impossible toutefois de ne pas tirer une certitude : l’Afrique est l’un des grands réservoirs d’imagination du monde contemporain, et elle est désormais reconnue comme telle. Cette victoire-là sera durable.

Catalogue de l’exposition Partages d’exotisme, édition bilingue, deux volumes, coédition RMN-Biennale de Lyon, diffusion Le Seuil.