Les conséquences en Afrique de la fin de l’accord multifibres

Les grands producteurs africains de textile sont inquiets depuis la fin de l’accord multifibres, le 1er janvier dernier, qui leur permettait d’exporter un certain quota de leur production vers les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest. Ils estiment en effet qu’ils ne pourront pas faire face au géant chinois, qui est entré dans l’Organisation mondiale du commerce en juin 2004. Dirk Uyttenhove, directeur de la Fédération internationale textile-habillement, explique les conséquences néfastes de cette nouvelle donne commerciale et livre quelques clés pour en limiter les effets.

Les grands producteurs africains de textile sont inquiets depuis la fin de l’accord multifibres, le 1er janvier dernier, qui leur permettait d’exporter un certain quota de leur production vers les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest. Ils estiment en effet qu’ils ne pourront pas faire face au géant chinois, qui est entré dans l’Organisation mondiale du commerce en juin 2004. Dirk Uyttenhove, directeur de la Fédération internationale textile-habillement, explique les conséquences néfastes de cette nouvelle donne commerciale et livre quelques clés pour en limiter les effets.

Date du décès : le 1er janvier 2005. C’est à cette date qu’a en effet pris fin l’accord multifibres (AMF), qui, depuis 1973, permettait à certains pays, dont plusieurs africains, de pouvoir exporter vers les Etats-Unis et l’Europe un quota de leurs productions textiles. Une mesure de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui laisse place à un marché de libre-échange, se voulant plus juste envers les différents exportateurs. Certains Etats africains, comme le Maroc, la Tunisie, l’Ile Maurice ou Madagascar, craignent que le terme de l’AMF ne nuise à leurs activités. Ils redoutent notamment que la Chine, qui a fait son entrée à l’OMC en juin dernier, exporte en masse ses vêtements à bas prix ou que les industries qui avaient délocalisé leurs activités en Afrique ne s’en aillent en Asie, où les coûts de productions sont moins élevés. Dirk Uyttenhove, directeur de la Fédération internationale textile-habillement, explique les conséquences néfastes de cette nouvelle donne commerciale et livre quelques clés pour en limiter les effets.

Afrik.com : Quel bilan feriez-vous de l’accord multifibres ?

Dirk Uyttenhove :
Il n’est pas très positif. Cet accord n’était pas correct car seul un petit nombre de pays en bénéficiaient. Les Etats-Unis, le Canada et l’Europe de l’Ouest décidaient des pays qui pouvaient exporter chez eux avec le système de quotas. Tous les autres pays en développement ont donc dénoncé le fait que cette mesure était protectionniste dans la mesure où, avant l’accord multifibres, ils pouvaient exporter autant de produits qu’ils voulaient.

Afrik.com : Certains pays, comme l’Ile Maurice, ont demandé à ce que l’accord multifibres prenne fin plus tard qu’au 1er janvier 2005. Pourquoi ?

Dirk Uyttenhove :
Au départ, l’accord multifibres ne posait aucun problème aux membres de l’OMC. Ce qui les a inquiétés, et provoqué cette demande de report, c’est le fait que la Chine soit entrée dans l’OMC. Ils se sont dit qu’à partir de ce moment, elle pourrait exporter tout ce qu’elle veut et en quantité à la fin de l’accord multifibres. En quantité, parce que la Chine exporte presque toute sa production textile et n’en conserve qu’une petite partie pour le commerce intérieur. L’initiative de la Déclaration d’Istanbul (initiée par une centaine de groupes commerciaux, issus de pays aussi bien industrialisés qu’en voie de développement, ndlr) visait à étendre l’accord multifibres de deux ou trois ans afin que les règles du commerce international définies au sommet de l’OMC à Doha (Qatar, en 2001, ndlr) soient mises en œuvre. Elles le seront peut-être dans deux ans, mais en attendant, c’est le libre-échange qui est en place sans règles pour l’encadrer. L’objectif de la Déclaration d’Istanbul était de rétablir un équilibre qui permettre aux lois d’entrer en vigueur avant l’ouverture du libre-échange.

Afrik.com : Qu’a permis l’accord multifibres aux pays, notamment africains ?

Dirk Uyttenhove :
Certains ont été choisis pour exporter vers l’Europe et les Etats-Unis un quota de leur production. Avec ce système préférentiel, ils ont pu écouler une partie de leur marchandise sans crainte de la concurrence. Cela constituait un avantage.

Afrik.com : A quels problèmes vont être confrontés les exportateurs africains avec la fin de l’accord multifibres ?

Dirk Uyttenhove :
Maintenant que c’est une politique de libre-échange qui prévaut, l’Afrique est dans une très mauvaise position. Deux problèmes majeurs vont se poser. D’une part, la délocalisation. L’Ile Maurice, le Maroc et la Tunisie, par exemple, font beaucoup de confection textile, notamment parce que plusieurs industries étrangères s’y sont installées. La fin de l’accord multifibres va donc provoquer beaucoup de pertes d’emplois car elles vont délocaliser massivement leurs activités vers la Chine, où les coûts de production sont moins élevés. La semaine passée, une entreprise belge installée en Chine et en Tunisie expliquait justement que, transport compris, les coûts représentaient en Chine le tiers de ceux de la Tunisie. Mais le chômage ne touchera pas que l’Afrique. Il y aura toujours des restructurations et cela ne va pas aller en s’arrangeant avec la l’arrivée de nouvelles technologies qui nécessiteront moins de personnel. D’autre part, sur le plan du marché intérieur, les pays africains vont connaître une grande concurrence avec la hausse des importations chinoises, qui sont déjà très importantes.

Afrik.com : Les pays africains ont-il suffisamment d’usines nationales pour pallier le départ éventuel des entreprises étrangères ?

Dirk Uyttenhove :
Quelques pays ont développé leurs industries, mais beaucoup n’ont pas de vraies usines. Il existe, en revanche, de nombreuses de petites entreprises, qui n’ont néanmoins pas les moyens de concurrencer les plus grandes. Car, souvent, les Etats n’ont pas pu s’adapter et acheter des systèmes de nouvelles technologies, alors que les industries des pays industrialisés sont presque toutes automatisées, ce qui est un sérieux handicap.

Afrik.com : Quels pays d’Afrique vont le plus souffrir de cette nouvelle donne commerciale ?

Dirk Uyttenhove :
Le Maroc et la Tunisie, car beaucoup d’industries étrangères y sont installées. Par ailleurs, elles sont maintenant en concurrence directe avec la Chine, mais aussi avec la Turquie, qui est très proche de l’Europe. Madagascar, l’Afrique du Sud et l’Ile Maurice vont aussi souffrir de la fin de l’accord multifibres.

Afrik.com : La fin de l’accord multifibres signifie-t-il la fin de l’industrie textile africaine ?

Dirk Uyttenhove :
Non. Tout le monde sait que l’industrie du textile est indispensable. Dans les années qui viennent, du fait de la délocalisation, la production africaine diminuera peut-être de moitié ou représentera un tiers de ce qu’elle était avant. Mais l’Afrique ne laissera pas la Chine, le Pakistan ou encore la Turquie prendre tout le marché. Le Maroc et la Tunisie ont un véritable avenir et un atout de taille : ils sont proches géographiquement de l’Europe.

Afrik.com : Quelles sont les solutions pour atténuer les mauvais effets ?

Dirk Uyttenhove :
Nous avons demandé que soit établie une zone de libre-échange euro-méditerranéenne, qui lierait l’Europe et au Nord de l’Afrique. Des discussions sont en cours à ce sujet depuis des années, mais nous espérons qu’elles vont maintenant aboutir. En principe, un accord doit être signé. Cela sera intéressant pour ces pays et pour certaines usines européennes qui y sont délocalisées et qui veulent rester dans la région, estimant qu’ils sont plus proches du marché européen. Cette option ne présente pas de risques et est même un gage de sécurité pour les propriétaires : en restant en Afrique, ils savent que leur production est très accessible, ce qui n’est pas le cas s’ils délocalisent en Chine. Par ailleurs, s’il se passe un problème, ils sont plus proches du lieu de production. Et le risque de devoir fermer est donc pratiquement inexistant.

Afrik.com : Et pour les autres pays ?

Dirk Uyttenhove :
Pour les autres pays que ceux du Nord, il est très important qu’ils restent dans un système préférentiel (comprenant notamment des accords bilatéraux, ndlr) pour pouvoir conserver leur place sur le marché européen. L’Union européenne (UE) travaille en ce moment à un nouveau règlement pour un système préférentiel plus juste. Un règlement, qui déterminera quels pays bénéficieront du système, doit être voté en mai.

Afrik.com : La délocalisation des entreprises étrangères dans d’autres pays africains est-elle une solution envisageable ?

Dirk Uyttenhove :
Délocaliser en Afrique est possible. Mais il sera toujours moins cher de le faire en Asie que dans n’importe quel autre pays d’Afrique. Les entreprises cherchent à se placer là où il y a le plus à gagner.

Afrik.com : Que peuvent faire les pays du continent pour protéger leur industrie ?

Dirk Uyttenhove :
Les entreprises qui ont investi, des années 1980 jusqu’à maintenant, dans le Nord de l’Afrique savent que la production sera de bonne qualité. Ça peut faire la différence avec l’Asie, même si les coûts y sont moins chers. Pour que les entreprises restent, il serait bon de maintenir la qualité du textile et de produire plus vite. Ils doivent aussi essayer d’obtenir des moyens de production plus modernes, se tourner vers les nouvelles technologies et travailler sur des produits d’une qualité supérieure. L’Afrique doit, par ailleurs, inventer sa propre mode, développer sa créativité, investir dans la recherche textile et profiter du fait qu’elle a beaucoup de main-d’oeuvre.

Afrik.com : L’achat de matériel plus performant va coûter cher. Les usines ne peuvent-elles pas faire appel à l’Etat ?

Dirk Uyttenhove :
En principe, cela serait considéré comme de la concurrence déloyale par l’OMC. Mais les usines chinoises et turques bénéficient de subventions de leur gouvernement. En Turquie aussi, notamment, les propriétaires d’entreprises ne paient pas de charges sociales et ne remboursent rien à l’Etat en cas de prêt : il est écrit sur le papier qu’ils doivent le faire, mais dans les faits il n’en est rien. Ce qui est une concurrence déloyale.

Afrik.com : Les fédérations africaines de textile ont-elles réagi sur la fin de l’accord multifibres ?

Dirk Uyttenhove :
Nos organisations membres mènent actuellement une étude sur les conséquences de la fin de cette mesure dans le secteur textile de leur pays, au niveau des usines, des travailleurs… En avril, nous nous réunirons au Maroc pour faire le point sur ce thème.

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