Les conditions de la révolution agricole en Afrique

La révolution verte en Afrique est une nécessité, mais elle ne peut pas être la même que celle que l’on a connue en Asie dans les années70. Les conditions de sa mise en œuvre sur le continent africain doivent être précisées. Plus fondamentalement, une nouvelle vision du développement rural et agricole doit être forgée. Si le continent fait apparaître des situations très diverses, le cas du Sénégal et les travaux qui y ont été mené sont néanmoins représentatif des conditions de vie de la majorité des pays africains.

Par Jacques Faye, Sociologue du monde rural, ancien directeur de l’Institut sénégalais de recherche agricole (Isra)

Trois éléments caractérisent la révolution verte en Afrique :

Il faut une augmentation rapide et continue de la productivité agricole. Dans le bassin arachidier au Sénégal, un actif agricole cultivait, dans les années60, 1 hectare avec un rendement d’une tonne/hectare. Aujourd’hui, il cultive un demi-hectare pour un rendement de l’ordre de 300, 400 kg/hectare. Cela montre donc une forte régression de la productivité ces 40 dernières années, alors que le potentiel est beaucoup plus élevé. Au contraire, la productivité agricole doit augmenter de façon soutenue et continue.

Contrairement à l’Europe et à l’Occident, il nous faut faire cette révolution verte en préservant les ressources naturelles, et même, dans certains endroits, en restaurant ces ressources. Il est indispensable de s’adapter aux nouvelles situations issues du changement climatique.

Elle nécessite une révolution énergétique. On ne pourra pas, s’appuyer comme certains pays émergents l’ont fait, sur les énergies fossiles pour faire face aux besoins énergétiques de plus en plus importants d’une agriculture qui se modernise. Il nous faudra inventer d’autres formes d’énergies alternatives et de fertilisation des sols, notamment.

En réalité, certains paramètres font que nous n’avons plus d’autres choix que d’entreprendre cette révolution agricole africaine. La croissance de la population reste importante, même si elle décélère. On compte actuellement près de 750 millions d’Africains. A l’horizon 2030, nous serons autour d’1,5 milliard. D’ici 2050, la population africaine va doubler, et davantage s’urbaniser. Plus du tiers de la population du continent vit en-dessous du seuil de pauvreté et en milieu rural. Dans certaines régions, 50 à 60% des gens sont pauvres ; ailleurs cette proportion monte parfois jusqu’à 80-90%. Il est donc urgent de relever ce défi de la pauvreté.

La crise énergétique pose de nouvelles contraintes, et nous interdit de recourir massivement à l’énergie fossile pour faire face aux besoins d’une agriculture qui se transforme pour améliorer sa productivité. Il faut donc trouver d’autres sources d’énergie, compatibles avec la préservation des ressources naturelles et le changement climatique.

La croissance des pays émergents change aussi la donne. La Chine, l’Inde, etc., consomment de plus en plus car leur pouvoir d’achat augmente et leurs modèles alimentaires se modifient. Dans les années60, un Chinois consommait à peu près 4 kg de viande par an. En 2008, selon les prévisions, un Chinois consommera entre 40 et 50 kg de viande. Cela se traduit par une augmentation des prix des aliments sur le marché mondial.

Je ne partage pas l’optimisme de certains spécialistes qui pensent que d’ici quelques années l’offre va se réajuster et répondre à la demande. Même si c’était le cas, cet ajustement se ferait à un niveau tellement élevé que la majorité de nos populations rurales et urbaines, dont le pouvoir d’achat n’augmente pas ou très peu, ne pourrait plus faire face à ces augmentations de prix.

De nombreux problèmes à l’horizon

De graves problèmes se profilent donc à l’horizon. Nous ne pourrons plus acheter ces produits sur le marché international. Alors que, historiquement, on a fait le choix de produire des matières premières à exporter et d’importer les produits de première nécessité. Dans le cas du Sénégal, c’est la France, puissance coloniale, qui, au début du 19e siècle, a fait le choix de nous faire produire de l’arachide et de nous faire consommer des brisures de riz. Nos gouvernements n’ont pas remis en cause ces orientations. Jusqu’alors lorsque la CEDEAO prend des directives sur les produits agricoles, concernant les tarifs extérieurs communs, qui sont par ailleurs en cours de négociation, on fait le choix de nous déprotéger totalement favorisant ainsi les importations pour nourrir les populations urbaines à bas prix, mais aussi et de plus en plus, pour nourrir les populations rurales. La remise en cause de ce choix sera extrêmement difficile. Cela va donc se traduire par des augmentations de prix agricoles et alimentaires sur le marché. Nos populations défavorisées et pauvres en milieu urbain et en milieu rural, n’auront plus accès à une nourriture satisfaisante à des prix correspondant à leur pouvoir d’achat.

Enfin, il faut relever le défi numéro 1 de l’Afrique, celui de l’emploi des jeunes. Au Sénégal,près de 200000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché de l’emploi. Or, seuls 20000 emplois sont créés par les secteurs public et privé. Les 180000 jeunes qui restent n’ont d’autre solution que d’aller vendre quelques cartes téléphoniques ou des mouchoirs dans la rue. La majorité d’entre eux n’ont pas été à l’école, n’ont pas le profil pour exercer un métier ou des emplois créés en milieu urbain. A l’horizon 2030, 300000 jeunes vont arriver sur le marché du travail au Sénégal et la grande majorité n’aura pas de formation…

La question de la révolution verte est éminemment politique. Un fossé immense existe entre les populations rurales et les populations urbaines en termes d’accès aux infrastructures et aux services publics. Ce hiatus ne pourra pas continuer éternellement. Les ruraux sont clairement des citoyens de seconde zone. Et ces jeunes partent parce qu’ils sont considérés comme tel. Les départs massifs continueront temps que manqueront dans les campagnes les infrastructures et les services publics. Donc il faudra réduire ce fossé.

Quelles sont les conditions techniques d’une révolution agricole et rurale ? Celles-ci sont bien connues ; elles sont listées dans le rapport annuel de la Banque mondiale, le document du NEPAD, les politiques agricoles de la CEDEAO, etc. Il faut de la recherche, des infrastructures, des services publics, de l’éducation, de la formation, et donc de l’investissement. Mais cela ne suffit pas.

Quelles sont les conditions sociopolitiques d’une révolution verte en Afrique ? Là se pose de manière tout à fait fondamentale la question de la libéralisation ou de la protection. Le Sénégal a toujours importé à bas prix et en quantité suffisante. La population y est habituée. Les politiques ont fait ce choix car il leur permet de rester au pouvoir. En assurant l’alimentation des populations urbaines, et cela au moindre coût, les gens ne font ni grève, ni manifestation de rue, ni ne dénoncent le fonctionnement de l’appareil d’Etat. D’une certaine mesure, les gouvernants ont raison. C’est le choix du court terme et de la simplicité pour gagner les prochaines élections.

Les populations rurales sont de plus en plus nombreuses à vivre de ces produits importés. Le repas sénégalais de base, des familles rurales n’est pas constitué de mil, mais de riz, qui est importé. Augmenter son prix, c’est donc pénaliser les paysans pauvres. Par ailleurs, nos élites économiques vivent majoritairement d’importations de produits alimentaires. C’est un lobby extrêmement puissant qui a une influence forte sur les décideurs politiques.

Concernant les populations urbaines, on peut constater certains paradoxes. Les gens qui ont manifesté à Bruxelles le 11 janvier 2008, contre les APE, pour protéger leur agriculture, étaient les mêmes qui demandaient quelques semaines auparavant la suppression de la TVA sur la farine importée et des taxes à l’importation.

Le problème majeur est donc qu’il n’existe aujourd’hui aucun consensus pour une protection, qui plus est, élevée, des productions locales, nécessaire à un développement de notre agriculture. On ne peut esquiver cet obstacle. Qui est d’accord pour protéger ? Il est difficile de demander aux populations urbaines, dont le pouvoir d’achat est faible et n’augmente pas, de payer encore plus cher leur nourriture. Ils ne pourront faire face.

Pourtant, la protection constitue une arme efficace, bien qu’elle requière un maniement habile car on ne peut l’utiliser de façon systématique et massive.

Les solutions à envisager

De quoi d’autres disposons-nous ? Des soutiens internes, et sous différentes formes. Faire ce choix, c’est reconnaître, comme l’Europe et l’Amérique l’ont fait, la multifonctionnalité de l’agriculture. Les paysans sont les protecteurs des ressources naturelles de nos pays. C’est une activité qu’il faut donc régénérer. Ils protègent un bien public dont bénéficie l’ensemble des populations. Par conséquent, il faut que l’ensemble des citoyens acceptent de rémunérer les paysans pour leur rôle de protection des ressources naturelles, et pour le rôle qu’ils doivent jouer massivement dans l’adaptation au changement climatique. Les soutiens internes permettront d’améliorer leur productivité. Mais la protection à la frontière ne suffira pas, d’autant que son recours massif sera impossible.

Ensuite, il y a les questions d’orientation stratégique interne. Que veut-on ? S’appuyer sur l’agriculture familiale ? Développer un entreprenariat agricole ? Développer l’agrobusiness ? Ce débat en cours depuis un certain nombre d’années et préoccupant nos politiques penchent vers l’« agrobusiness », et l’entreprenariat agricole. Nos leaders politiques pensent et sont intimement convaincus que nos paysans sont incapables de moderniser notre agriculture. Et Quelques plans de développement décidés récemment relèvent d’une telle conception.

L’enjeu est bien de décider quelle forme de production agricole nous voulons. Voulons-nous aider les agricultures familiales à transformer leur agriculture quitte à passer à des formes d’entreprenariat agricole ? Si l’on opte pour ce choix, alors il faut aider les jeunes qui sont dans l’agriculture à passer à l’entreprenariat agricole. Mais ces trois formes de mise en valeur agricole sont en concurrence, pour les ressources naturelles, pour l’eau et la terre, pour la main-d’œuvre, et pour l’allocation de ressources financières. Les décideurs politiques doivent donc réguler cette compétition.

L’exploitation agricole familiale pose également des questions et fait apparaître des contradictions. Les jeunes partent des campagnes pour les villes parce qu’ils ne veulent plus que l’aîné de la famille accumule en sa faveur, mais à leur détriment, en utilisant leur force de travail. Ces jeunes cadets ne bénéficient pas de l’accumulation faite au niveau de l’exploitation agricole. Les rapports de caste et de genre doivent aussi changer. Dans la vallée du fleuve Sénégal, les candidats au départ sont les plus jeunes des familles de castes inférieures et d’anciens quartiers. La population doit accepter de négocier de nouveaux rapports au sein de l’exploitation agricole familiale pour qu’il y ait un partage plus équilibré du surplus dégagé.

La réforme foncière constitue un autre enjeu fondamental qui ne se pose pas seulement en Afrique australe. Elle se pose aussi en Afrique de l’Est et dans nos pays. Depuis toujours, on parle de la corruption dans nos systèmes politiques clientélistes, des détournements des deniers publics et de l’aide publique au développement. Mais, la forme de corruption la plus grave et la plus répandue est avant tout celle qui se fait autour du foncier. Nos décideurs politiques transfèrent systématiquement les terres agricoles à leurs clientèles politiques et pour calmer les populations urbaines. On n’en parle pas alors que cette pratique dépasse de très loin les montants de la corruption par l’argent direct. L’Etat est le principal créateur d’insécurité foncière au niveau des exploitations agricoles familiales. On ne peut pas demander à nos paysans d’investir dans la transformation de leur système de production en leur déniant tous droits sur le foncier et sur les ressources naturelles dont ils sont propriétaires historiquement de surcroît. Ce problème est extrêmement difficile à régler.

L’autre condition de la révolution verte est le développement d’activités économiques non agricoles en milieu rural et en milieu urbain. Celle-ci va se traduire par un excédant de main-d’œuvre agricole, qu’on le veuille ou pas. Il faut que des gens sortent de l’agriculture pour que ceux qui restent puissent en vivre et dégager des surplus pour alimenter l’appareil économique.

Cette population sans emploi est chassée vers les villes ou tente désespérément de partir à l’étranger. Dans le nord du bassin arachidien, j’ai pu constater au cours d’enquêtes, que les familles se réunissent pour décider de la répartition des jeunes actifs selon les différentes options : certains iront à Touba servir le marabout, d’autres iront en Mauritanie apprendre la menuiserie, d’autres encore iront à Dakar faire du commerce, on cotisera pour payer une pirogue à ceux qui sont désignés pour gagner l’Espagne. C’est ainsi que les familles s’organisent pour répartir la main-d’œuvre familiale.

Les migrations ne sont donc plus un projet individuel, mais un projet familial, qui a un coût terrible. La plupart s’entasse dans les bidonvilles, les autres se perdent en mer ou dans le Sahara, quand ils ne sont pas envoyés en prison. Hamidou Dia, député sénégalais, m’a confié cela : « L’année dernière, j’ai visité les prisons de Dakar, mais c’est fou. 80% des détenus sont des jeunes ruraux. » Personne n’en parle.

La révolution verte ne peut avoir lieu sans le développement corolaire d’activités économiques pour ceux qui doivent sortir de l’agriculture. S’ils restent à travailler la terre, ils continueront à détruire les ressources naturelles et n’auront pas le choix. Ces activités non agricoles se développeront à partir de la transformation des matières premières agricoles, à partir de services aux agriculteurs et de façon artisanale, sous la forme de PME, PMI et commerces, en milieu rural, dans les bourgs et en ville.

Il faut éviter de tomber dans le piège où la révolution agricole ne servirait qu’à nourrir les populations. Elle doit s’accompagner d’un développement des activités non agricoles pour que les millions de jeunes africains qui sont condamnés à sortir de l’agriculture, partiellement ou entièrement, aient une activité économique qui leur permettre de vivre.

Les défis de la citoyenneté et la décentralisation sont au premier plan car ce sont les institutions locales qui vont pour l’essentiel mener cette révolution. Un pouvoir effectif et les ressources correspondantes doivent leur être attribués.

Une fois ces conditions définies, on peut esquisser dans ses grandes lignes, une vision du développement agricole et rural pour l’Afrique, qui se résumerait en trois grands points :

 Nourrir les populations africaines : contrairement à ce que nous proposent les grandes organisations internationales (Banque mondiale, FMI, etc.), exporter ne sert à rien ! Ce ne sont pas avec les exportations que nous allons nous développer. L’immense marché qui s’ouvre à l’Afrique est celui de sa propre population, et de son alimentation. L’urgence est de produire pour que les Africains vivent.

 Développer des activités et des emplois non agricoles autour de l’agriculture pour les jeunes qui arrivent sur le marché du travail.

 Créer une citoyenneté rurale aussi riche, acceptable et attirante pour les jeunes que la citoyenneté urbaine.

Cette vision s’appuie nécessairement sur les agricultures familiales, qui doivent être au cœur des politiques agricoles. Il faut les accompagner et les aider à se transformer, quitte à ce qu’elles deviennent des entreprises agricoles. Mais, l’agrobusiness ne nous mènera nulle part.

Les institutions locales publiques et privées doivent impérativement être renforcées pour atteindre les objectifs de préservation des ressources naturelles, d’adaptations au changement climatique et de modernisation agricoles. Mais, cela induit de rompre avec le système politique clientéliste et l’économie de rente. Si l’on fait de cette condition, un préalable, aucune avancée ne sera possible ; néanmoins, au fur et à mesure des changements, nous devrons remettre en cause et défaire ce système au profit d’un fonctionnement plus démocratique respectueux des droits de l’homme, plaçant ce dernier au cœur des politiques de développement agricole et rural.

Quelles sont les élites politiques, économiques, religieuses, intermédiaires, les alliances et les forces politiques capables de porter une telle révolution verte ? Nous faut-il des élites vertueuses ? Dans ce cas, quelles forces sociales les porteront au pouvoir ?

La Banque mondiale, le FMI, ainsi que nos organismes interétatiques ne peuvent pas nous aider car ils refusent d’aborder ces problèmes sous l’angle politique. Or, la question est éminemment politique.

Communication effectué lors du colloque organisé par la Fondation Gabriel Peri : L’Afrique et l’Europe dans la nouvelle géopolitique mondiale.
Retrouvez sur le site de la Fondation Gabriel Peri l’ensemble des actes du colloques