Les banquiers nous enfument savamment

Pasteur n’étant pas médecin, on lui avait reproché à l’origine de parler microbes. A défaut d’expertise, les non-initiés peuvent toujours faire fonctionner leur simple bon sens, leur sens pratique, leur esprit critique, leur intuition, qui en l’occurrence permettront de cerner en des mots faciles la génération spontanée de « surliquides » dans les banques africaines.

Il y en a qui croient en l’existence du Père noël, il s’en trouve également, à travers l’Afrique, des personnages sérieux qui adorent des morceaux de bois, rien d’étonnant donc si de très compétents spécimens en viennent à professer au même temps la surliquidité des banques africaines.

Voilà une affirmation d’arracheur de dents, qui éclate en miettes à la première interrogation : si elles sont surliquides, de qui tiennent-elles leurs actifs quand on sait le taux de bancarisation faiblard et l’épargne quasi-inexistante ? En attendant les dires d’experts, l’on pourrait raisonnablement supposer que leur surliquidité provient du blanchiment d’argent, de l’argent sale donc que l’on appelle en termes policés « actifs illiquides ». Ainsi, leur profitabilité serait-elle la conséquence paradoxale de l’illiquidité davantage que de la surliquidité ?

A strictement parler, toutes les banques en activité sont surliquides puisqu’elles sont tenues notamment par la BEAC, pour les Etats de la CEMAC, à un ratio de liquidité. Au-delà du coefficient de liquidité, une banque peut-être dite surliquide, l’on convient qu’il serait plutôt étonnant de voir une banque, dont les réserves correspondent exactement à ce coefficient, et qui ne soit pas en conséquence surliquide.

C’est chimique

Le banquier exerce un métier de transformation ; il convertit les ressources à court terme en emplois à longs termes, donc en réalité la question des dépôts qui ne seraient constitués essentiellement que de salaires est un demi-problème. Le banquier déshabille en permanence saint Pierre pour habiller saint Paul ; ses problèmes, le banquier ne les résout pas, il les déplace, c’est une sorte de manipulateur…financier. Un manipulateur ne saurait prospérer où il y a de la défiance, alors la proclamation de sa « surliquidité », c’est bien beau, mais seule la démonstration nous serait d’un grand intérêt.

Après l’état gazeux (où ils ont asphyxié l’économie mondiale avec des actifs toxiques), l’état solide dont on connaît surtout, après la fusion (transformation du solide au liquide), l’état liquide, les spécialistes du monde de la finance ont décidé l’état surliquide. Chez les banquiers liquidité rime avec solidité, pourtant liquide qui veut dire fluide en français courant, veut aussi dire « qui coule », exactement comme un navire en naufrage.

C’est technique

La liquidité en comptabilité, c’est de l’argent sur un compte en banque. Un bien est dit « liquide » s’il s’échange rapidement (facilement) en monnaie à sa valeur inscrite en comptabilité au bilan. Ainsi un actif « illiquide » c’est-à-dire un bien quelque qu’il soit (créance, action, voiture, immeuble, brevet…) serait un bien invendable et par conséquent qui ne peut pas se transformer en argent sur le compte en banque.

Comparaison n’est pas raison, mais si l’on poursuit le parallèle avec les finances publiques, l’on pourrait relever le cas d’une facture qui n’est mise en liquidation (étape précédant le paiement) que si elle correspond à une prestation fournie ou à une fourniture dûment réceptionnée. Autrement, on ne la liquide pas. Comme quoi, la surliquidité des banques africaines pourrait être dite « illiquide »: la racine du mot, si elle est prise dans une acception anglaise est privative, bien sûr, mais pourrait surtout dire «malade », en ce sens que leurs actifs n’arrivent pas à circuler. La surliquidité annoncée étant une mauvaise liquidité, elle devrait être dite illiquidité, étant entendu qu’elle ne parvient pas, sous des prétextes les plus fallacieux, à alimenter un crédit abondant et bon marché.

Si elles étaient vraiment surliquides au sens où les banquiers voudraient que nous l’entendions, cela ne ferait-il pas chuter le loyer de l’argent, du fait de la concurrence entre intermédiaires financiers, une sorte d’inflation sur le marché de l’argent ? La valeur réelle des actifs qui dorment par-devers elles, dans leurs coffre-fort, n’est-elle pas plus proche de zéro que des profits annoncés, dont on sait qu’ils tiennent en bonne partie, au Cameroun par exemple, à l’ignorance des consommateurs (personnes physiques et personnes morales). Ceux-ci sont étranglés par des frais au sujet desquels les banquiers ne sont pas spontanément transparents.

C’est logique

La réalité est celle-là, les banques ont mal à leurs « liquides ». Les grands banquiers africains, souvent français ou américains, eux, « Ils liquident » (sans couleur et sans saveur) et s’en retournent dans leur patrie, dans les maisons-mères qui aspirent sans retour les bénéfices engrangés sur place…

Qu’est-ce que c’est que l’argent, la monnaie scripturale ? Du papier, sous sa forme la plus courante. Dans les pays de la zone franc, il n’y a pas de planche à billets, c’est-à-dire que les Etats africains se sont estimés incapables d’ouvrir une imprimerie : l’argent, cela ne tombe pas comme de l’eau de pluie d’un ciel providentiel, où le trésor français serait Dieu.

C’est démagogique

En 2011, le Secrétaire Général de l’APECCAM, par ailleurs président du conseil d’administration de la DSX (Douala Stock X=Exchange), Bénédict Belibi indiquait que le secteur bancaire camerounais a enregistré, sur les cinq années précédentes plus de FCFA 1OOO milliards de surliquidité.

L’emprunt obligataire de FCFA 200 milliards émis par la bourse des valeurs mobilières (DSX) au profit de l’Etat du Cameroun a été un succès. Il n’est pas possible de dire quelle a été la part des banques, mais quand on sait les besoins en financement de l’économie camerounaise, il est un peu court de parler de surliquidité.

Vers la taxation des fonds dormants ?

Les banques, c’est presque redondant, font dans l’intermédiation… Mais elles doivent également prendre des risques, au lieu de thésauriser les dépôts. Le législateur camerounais ne devrait-il pas justement procéder à l’élargissement de l’assiette fiscale, en créant une taxe punitive, une espèce de TVA sociale à l’envers, en l’occurrence la manière de taxe que constituent les réserves obligatoires, serait étendue à leurs propres réserves au-delà d’un certain taux, ou, pourquoi pas, l’adoption de lois incitatives, telles que l’on en a vues Outre-Atlantique.

Aux Etats-Unis le Community Reinvestment Act de 1977 obligeait les banques à octroyer des prêts immobiliers aux minorités sociales. De même le Glass-Steagall Act, a-t-il, en 1999, posé que les banques de dépôt seraient des banques d’investissement. Les Etats Africains (CEMAC et UEMOA) ne doivent pas hésiter à taxer ces riches qui ne veulent ni emprunter aux jeunes emprunteurs ni soutenir les appareils productifs nationaux.

Selon certains auteurs, les réserves de liquidité, lorsqu’elles sont en excès, réduiraient l’efficacité de la politique monétaire. La gouvernance financière et les règles prudentielles se sont améliorées grâce aux efforts d’assainissement entrepris par nos dirigeants, il serait juste que tout le monde profite à présent des fruits de la croissance retrouvée des banques, au lieu d’en être impacté par contrecoup au niveau de la gestion des politiques économiques nationales.

Qui dit surliquidité, dit sous-financement. La surliquidité est comme l’illiquidité, elle n’est profitable ni aux banques, ni aux Etats. Ni l’économie ni la finance ne devraient s’en gargariser. Au surplus, la surliquidité devrait pouvoir signifier que les taux d’intérêt, certes avantageux quand l’emprunteur c’est l’Etat, doivent encore être revus à la baisse. C’est mathématique !