Les Africains « ne souhaitaient pas l’indépendance »

Dix-sept Etats africains, dont 14 anciennes colonies ou territoires sous mandat français, fêtent cette année leurs 50 ans d’indépendance. L’occasion pour la France de faire de cette année 2010 celle de l’Afrique. Les relations franco-africaines au travers de ce demi-siècle se sont construites non sans douleur. Au point que les populations africaines dénoncent de plus en plus l’omniprésence, à leur détriment, de la France dans leurs affaires intérieures. Aurait-il pu en être autrement ? Le Club novation franco-africaine (CNFA), qui réunit des écrivains africains et français, soutient que oui. Pour preuve, le symposium qu’il organise sur l’accession, forcée par la France, à l’indépendance des pays africains dans les années 1960. Entretien avec Alexandre Gerbi, l’auteur d’Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, publié aux éditions L’Harmattan, et membre cofondateur du CNFA.

A l’initiative du Club novation franco-africaine qui souhaite « mettre en lumière l’histoire occultée franco-africaine » afin que « l’Afrique et la France renouent l’une avec l’autre, dans un rapport de fraternité », un « grand grand symposium franco-africain » se tiendra ce samedi 16 janvier sur le thème de la « décolonisation de l’Afrique ex-française ». Les participants répondront notamment à cette question : « luttes pour l’indépendance ou égalité refusée, liberté arrachée ou divorce imposé » ?
 

Afrik.com : Le Club novation franco-africaine défend une thèse pour le moins singulière et qui en hérisserait plus d’un : dans leur grande majorité, les Africains ne voulaient pas de l’indépendance. La puissance coloniale la leur aurait imposée. En quoi cette assertion se justifie-t-elle ?

Alexandre Gerbi :
Au nom de la vérité historique étayée par toute une série de faits, comme les déclarations de l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, du Nigérien Diori Hamani, du Sénégalais Senghor, du Gabonais Léon Mba ou de l’Oubanguien Barthélémy Boganda (de l’actuelle République centrafricaine, ndlr), et tant d’autres (que l’on désigne comme étant les pères de l’indépendance dans leurs pays, ndlr). Il faut prendre en effet le temps de parcourir les déclarations des leaders politiques africains à partir de 1945 et jusqu’en 1960. Nous n’émettons pas de jugement de valeur et nous ne sommes pas dans l’idéologie. Bien au contraire. Ce sont plutôt ceux qui justifient le divorce franco-africain qui sont au service d’une idéologie.

Afrik.com : Qu’auraient alors souhaité au moment des indépendances les populations africaines et leurs leaders ?

Alexandre Gerbi :
Les leaders politiques africains voulaient à l’époque l’égalité politique pour bâtir une grande République franco-africaine. Ils n’étaient d’ailleurs pas les seuls. Plus exactement, il s’agissait des leaders ultramarins, un terme que je trouve plus approprié qu’africains parce les aspirations dont il est question concernent aussi bien l’Afrique au Sud du Sahara, l’Afrique du Nord, que l’Outre-Mer antillais, la Guyane et la Réunion, les « Quatre Vieilles » comme on les surnomme. Ces dernières, elles, ont d’ailleurs eu gain de cause en obtenant la départementalisation, notamment grâce au travail de leurs représentants – Gaston Monnerville ou Félix Eboué – qui étaient bien placés au sein de l’appareil d’Etat français et avaient pu plaider leur cause. En revanche, les Africains n’ont pas pu accéder à cette égalité politique qu’ils appelaient également de tous leurs vœux. Par exemple, le Gabon de Léon Mba demanda la départementalisation, en vain. Et Félix Houphouët-Boigny, avec beaucoup d’autres, milita pour la création d’une fédération franco-africaine. Même Sékou Touré, que l’on croit être un farouche indépendantiste, souhaitait la mise en place d’une confédération. Il suffit de se rapporter au fameux discours qu’il prononce le 27 août 1958 à Conakry. Il est pour une « indépendance » qui consiste à ce que l’Etat guinéen délègue la gestion de sa diplomatie, de sa défense, de sa monnaie, de l’enseignement supérieur à un pouvoir confédéral franco-africain ! Dans ces conditions, soutenir que Sékou Touré était indépendantiste, cela revient à considérer que la Californie est indépendante, et non pas l’un des 50 états de la fédération que constituent les Etats-Unis.

Afrik.com : La France aurait même « tripatouillé » sa Constitution pour empêcher les Africains d’exprimer cette volonté par voie référendaire ?

Alexandre Gerbi :
Les autorités françaises ont bafoué le peuple français, en particulier dans sa composante africaine, non pas par le biais d’un article, ni d’un alinéa mais d’un demi-alinéa bien caché – la très méconnue loi 60-625 – et au prix d’une quadruple violation de la Constitution. Ce qui conduira le Conseil d’Etat à émettre un avis défavorable, et Vincent Auriol, ancien président de la République, à démissionner du Conseil constitutionnel en plein vote de la loi. L’Etat français a dénié aux populations africaines le droit à disposer d’elles-mêmes alors que, dans le même temps, ce droit à l’auto-détermination était constamment avancé par le général De Gaulle pour justifier l’octroi de l’indépendance. Si les dirigeants français étaient si certains que les Africains souhaitaient l’indépendance, pourquoi n’ont-il pas pris la peine d’organiser un référendum, comme le prévoyait la Constitution dans ce cas de figure et qui aurait confirmé cette volonté ? Au lieu de cela, ils ont tripatouillé la Constitution un mois avant les indépendances, pour empêcher les populations africaines de s’opposer au largage.

Afrik.com : Ce n’est pas une manière de dire que les Africains voulaient rester dans le giron français et étayer l’idée selon laquelle ils seraient des éternels assistés ?

Alexandre Gerbi :
Mener un tel raisonnement est tout simplement révélateur du carcan idéologique dans lequel les autorités françaises nous enferment depuis 50 ans. Les tenants de ce type de discours avancent d’ailleurs que la culture africaine aurait été noyée dans cet espace démocratique, alors même qu’aux Antilles par exemple, plusieurs siècles de broyeuse esclavagiste ne sont pas venus à bout de l’âme nègre dont parlaient Césaire et Senghor. Avec l’égalité politique, il y aurait tout simplement eu métissage, l’Afrique et la France se seraient infusées de façon réciproque. Que serait la littérature française sans cette part d’Afrique ? C’est pour éviter justement ce métissage que la classe politique française a entrepris cette démarche multi-criminelle, sinon « multi-criminellissime », contre l’Afrique, contre la France, contre la démocratie, contre la République… Car Charles De Gaulle avait sa définition de la nation française : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne ». Cette définition, en contradiction avec les principes les plus fondamentaux hérités de 1789, a fondé toute sa politique africaine et décidé du largage.

Afrik.com : En quoi est-il incongru que les Africains aient souhaité mettre fin à un système colonial, souvent dans le sang, qui les exploitait et les brimait ?

Alexandre Gerbi :
Aujourd’hui, après un demi-siècle de mensonges et de manipulation, beaucoup de gens, en Afrique comme en France, estiment que la fin de la colonisation impliquait l’indépendance. Dans l’esprit de la plupart des Africains de l’époque, c’était exactement le contraire. Pour en finir avec le colonialisme, la solution la meilleure n’était pas l’indépendance, mais encore une fois l’égalité politique. Je note d’ailleurs que, de nos jours, les plus fervents défenseurs de l’idéologie de la séparation, qui est celle de l’Etat blanciste de la Ve République, se trouvent parmi les élites africaines les plus francisées. C’est troublant. Quand je discute avec des vieux Africains ou des plus jeunes qui viennent d’arriver en France, ils sont beaucoup plus sensibles à cette notion de fraternité franco-africaine.

Afrik.com : Si la vérité historique est établie, quelles conséquences espérez-vous que cette démarche ait sur les relations entre les pays africains et la France ?

Alexandre Gerbi :
Nous souhaitons tout d’abord faire les choses dans l’ordre. Avant de se répandre en conjectures sur l’avenir, il faut admettre qu’on ne peut rien construire sur le mensonge. La priorité absolue est par conséquent de rétablir la vérité : la tâche sera ardue après 50 ans de bourrage de crâne. Mais aujourd’hui, en 2010, il est encore possible de recueillir le témoignage des personnes qui ont vécu ces événements et qui peuvent confirmer les faits historiques que nous présentons. Quand la vérité est dite, on voit les choses différemment. Prenons deux exemples : l’immigration, ou la simple possibilité pour certains de séjourner en France, et le débat sur l’identité nationale. On refuse le visa à des gens qui étaient Français et à qui on a imposé l’indépendance, et qui s’entendent dire par Nadine Morano, la secrétaire d’Etat à la Famille et membre du parti au pouvoir, qu’ils ont voulu l’indépendance, qu’ils l’ont obtenue, et que c’est pour cela qu’ils ne sont donc pas forcément les bienvenus en France. On voit bien à quoi sert le mensonge historique…

Afrik.com : En quoi le débat sur l’identité nationale milite en faveur de vos convictions ?

Alexandre Gerbi :
A l’évidence, ce débat embarrasse l’ensemble de la classe politique française parce qu’il tend à mettre en lumière les terribles fondements de la Ve République. L’Etat français y est défini comme la France hexagonale, avec accessoirement ses poussières d’Outre-Mer, contrairement à la IVe République qui considérait que l’Etat français, c’était la France et un Outre-mer beaucoup plus large, incluant l’Afrique. Mais c’est surtout la définition des Français par De Gaulle sous la Ve République qui pose problème. Pour ma part, le débat sur l’identité nationale me réjouit parce qu’il ouvre la boîte de Pandore des mensonges de la Ve République blanciste. L’organisation de ce symposium au début de cette année n’est pas fortuite. Avec la célébration en France du cinquantenaire des indépendances et ce débat sur l’identité nationale, tous les éléments sont réunis pour que la vérité éclate. Nous organiserons un autre symposium en fin d’année, et d’autres débats dans l’intervalle, où nous reviendrons sur ce qui se sera dit tout au long de cette année, si les mêmes sornettes ont continué d’être racontées ou si, et c’est ce que nous espérons, nous pourrons constater que la donne a changé. Il est temps d’arrêter de mentir au peuple, mais il est aussi temps de lui rendre la parole.

Voir le programme du Symposium, samedi 16 janvier, au Théâtre du Lucernaire, à Paris.