Lemona, reine de beauté

Dans son roman posthume, Lemona, Ken Saro-Wiwa s’est inspiré d’un célèbre fait divers de la fin des années cinquante. L’auteur nigérian y ajoute sa touche d’intrigue, un brin mélodramatique, pour en livrer un récit émouvant.

Lemona. Le prénom est doux, tendre. En nigérian, il signifie  » rencontre heureuse « . Et pourtant. Lemona est en prison. Demain, elle sera pendue. Au cours de sa dernière nuit, elle confie ses plus intimes secrets à Patricia, jeune Nigériane, étudiante en psychologie aux Etats-Unis.

A 52 ans, la femme, au regard triste, brise vingt-cinq ans de silence. Son destin semble irrévocable. Pour autant, elle n’a de cesse de s’accrocher à la vie, à sa vie. D’elle, on apprend que c’est une reine de beauté. Sa vie la fera reine de l’angoisse. Angoisse qui saisit également le lecteur. Quand s’arrête l’acharnement ? N’est-on jamais maître de son destin ? Tout commence dans le village de Dukana. Elevée par sa mère cultivatrice et pauvre, Lemona aime l’école qu’elle finira par abandonner assez vite, faute d’argent.

 » Un prélude à ses déceptions « , confie-t-elle. Mais la petite fille d’alors ne manque pas d’ambition. Dans l’attente d’un meilleur avenir, Lemona travaille aux champs. Si l’ennui l’envahit, elle se nourrit d’un premier espoir, celui de s’en sortir et caresse même le rêve de devenir infirmière. A la relecture de cette enfance en demi-teinte, Lemona cherche ses mots, son rythme. Elle a tant de choses à dire, à avouer. Elle se sonde, se dévisage.

Esclave des hommes

A 13 ans, sa vie bascule. Elle quitte sa campagne natale et se retrouve en ville, à Port-Harcourt. De sa mère, elle n’emportera qu’un couteau pour l’igname. Un étrange héritage. Son travail de domestique dans une riche famille nigériane lui apprend le respect, les bonnes manières et un anglais plus  » british « . Dévouée à ses multiples tâches, l’adolescente devient femme. Une très belle femme dont la beauté ne laissera pas indifférent le regard des hommes. Et leur envie de la posséder.

Tel est le malheureux destin de Lemona. Celui d’être  » l’esclave des hommes « . De rencontres légères aux amants, elle ne cesse de plaire, d’attiser les multiples convoitises. Sur un chemin semé d’embûches, elle tombe. Ainsi commence sa carrière de  » fille aux moeurs légères « . De reine de beauté, elle se transforme en reine de nuit. Le bateau sur lequel elle s’est embarquée part à la dérive. Elle le sait, l’analyse. S’interroge sur les conditions de la femme.

Testament littéraire

Pourtant Lemona résiste. Comme toutes ses amies, elle souhaite à présent se marier. Mais qui voudra bien d’elle ? Trop d’hommes en même temps, sans doute. Jusqu’au jour de sa rencontre avec un Ecossais, John. Ils vivront ensemble trois ans de bonheur. Mais l’amour entre un Européen et une Africaine est-il vraiment possible ?

Tout au long de ses confidences secrètes, Lemona examine ses achoppements, cherche à comprendre sa propre perte. Serait-elle née sous une mauvaise étoile ? Dieu voit tout, lui a-t-on enseigné, peut-être est-ce lui qui la condamne ? Autant de questions qui appellent le lecteur à s’insurger face à ce drame et à relire ses propres émotions. Lemona ne mérite pas ça.

Au-delà de cette histoire, le roman de Ken Saro-Wiwa est une double rencontre. Celle de son héroïne et plus singulièrement celle de son auteur. Les parallèles qui relient les deux personnages étonnent. Ils étaient tous les deux commissionnaires, un jour riche, le lendemain, pauvre, vivent à Port Harcourt, déposent leur testament en prison. Et tous les deux meurent par pendaison. Pour reprendre les mots de Kangni Alem, le traducteur, c’est un  » testament littéraire  » que nous laisse Ken Saro-Wiwa en héritage.

Lemona de Ken Saro-Wiwa, éditions Dapper, 12 euros.

Ken Saro-Wiwa

Une dizaine d’années sur le devant de la scène politique et un gain d’argent suffisent à l’écrivain pour changer de vie. Dès 1986, il édite ses productions personnelles dont Mister B., millionaire (éd. Dapper) qui lui vaut une grande popularité dans son pays natal. Jusqu’en 1993, où il est arrêté pour des raisons politiques. Il sera pendu le 15 novembre 1995.

Orlane Dupont

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