Le train du souvenir

Maïssa Bey évoque dans son dernier livre la mort de son père lors de la guerre d’indépendance algérienne. Au détour d’un voyage en train, en France, elle fait revivre l’instituteur bonhomme aux lunettes rondes. Et ose se confronter à ses bourreaux.

Le hasard fait-il toujours bien les choses ? La question se pose à la lecture d’Entendez-vous dans les montagnes… de Maïssa Bey qui évoque la rencontre dans un train français de personnages dont les destins vont se croiser douloureusement. Il y a la narratrice, Algérienne réfugiée en France, tentant d’échapper à ses démons. Elle pense à son père, instituteur à Boghari, torturé et tué lors de la guerre d’indépendance. En face d’elle : un vieil homme, rongé lui-aussi par son passé. Il était médecin militaire… à Boghari. Pendant la guerre d’indépendance. L’ancien bidasse se rappelle. L’instituteur au visage et aux lunettes rondes qu’il a croisé avant sa mort.

 » C’était comme si on avait ouvert des vannes pour laisser couler la boue, toute la fange d’un passé qui s’avère soudain très proche et encore sensible. Comme si en passant le doigt ou en palpant une cicatrice ancienne dont les bords s’étaient refermés, croyait-on, on sentait un léger suintement, qui se transforme peu à peu en une purulence qui finit par s’écouler de plus en plus abondamment, sans qu’on puisse l’arrêter.  » Avec une écriture dépouillée mais forte, simple mais évocatrice, l’écrivaine algérienne dénoue les fils de la mémoire.

D’exils en exils

Dans cette douce France où les trains arrivent à l’heure, la douleur et la culpabilité refont surface sous les yeux de la candide et jeune Marie, troisième protagoniste du wagon. Quant à la narratrice, elle fait corps avec l’auteure. Cette femme, qui porte des bijoux kabyles et  » se laisse porter d’exils en exils « , c’est Maïssa Bey, qui n’a conservé qu’une seule photo de son père l’instituteur. Photographie en noir et blanc qui date de l’été 1955 et qui ouvre le livre. Celui-ci se referme sur d’autres souvenirs : l’affectation du père à Boghari, une carte postale signée de  » doux baisers « …

Entendez-vous dans les âmes la fureur et le bruit des souvenirs ? Le livre aurait pu se terminer sur cette phrase :  » Elle se dit que rien ne ressemble à ses rêves d’enfant, que les bourreaux ont des visages d’homme, elle en est sûre maintenant, ils ont des mains d’homme, parfois même des réactions d’homme et rien ne permet de les distinguer des autres. Et cette idée la terrifie un peu plus.  »

Commander le livre : Entendez-vous dans les montagnes… de Maïssa Bey, éditions de l’Aube, éditions Barzakh.

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