Le sort peu enviable de millions d’enfants tchadiens rappelé à l’attention du monde

Entouré des 103 enfants africains que des membres de l’association française Arche de Zoé, aujourd’hui accusés d’enlèvement, voulaient emmener en France, le président tchadien Idriss Déby est apparu devant les photographes et les journalistes du monde entier, pour défendre les droits des enfants tchadiens.

« Ces gens nous traitent comme des animaux », a-t-il dit, au sujet des membres de l’association l’Arche de Zoé.

Les autorités tchadiennes ont arrêté 17 ressortissants européens, et inculpé bon nombre d’entre eux d’enlèvement de mineurs ou de complicité, pour avoir tenté de sortir du pays un groupe « d’orphelins soudanais », affirmaient-ils, pour les confier à des familles d’accueil en France.

L’Arche de Zoé a déclaré qu’elle tentait ainsi d’arracher ces enfants à une « mort certaine » dans la région soudanaise du Darfour, ravagée par la guerre.

Selon les organisations humanitaires, une majorité de ces 103 enfants ne sont pas orphelins ni ne viennent du Darfour, mais les responsables humanitaires s’empressent également d’observer qu’au Tchad, des millions d’enfants vivent dans des conditions humanitaires déplorables.

Sous le régime de M. Déby, un enfant sur cinq meurt en effet avant l’âge de cinq ans, 40 pour cent ne vont pas à l’école, et des milliers sont recrutés pour être enfants soldats.

« Les violations systématiques des droits les plus fondamentaux de l’enfant sont source de graves préoccupations », a déclaré Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies, au sein d’un rapport publié en juillet.

Pourtant, pour de nombreux travailleurs humanitaires dont David Buchbinder, chercheur spécialiste du Tchad à Human Rights Watch (HRW), toute déclaration du président Déby et d’autres responsables tchadiens sur le traitement réservé aux enfants « devrait commencer par [évoquer] la manière dont le gouvernement [les] traite ».

« Il est difficile de les prendre au sérieux quand ils parlent du bien-être des enfants, sachant qu’ils ne protègent pas du tout les enfants comme ils le devraient », a-t-il estimé.

Enfants soldats

Selon un rapport publié par HRW en juillet, des milliers d’enfants de moins de 18 ans ont été enrôlés dans l’armée tchadienne pour devenir combattants, gardes, cuisiniers ou guetteurs au front.

D’après le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), environ 7 000 enfants, dont certains à peine âgés de huit ans, ont été utilisés par les rebelles ou les groupes armés.

En mai, le gouvernement tchadien a signé un accord avec l’UNICEF, visant à la démobilisation des enfants soldats dans l’ensemble du pays.

M. Buchbinder, l’auteur du rapport de HRW, a néanmoins affirmé avoir lui-même constaté, en août, « la présence très claire et ouverte d’enfants au sein de l’armée tchadienne officielle, ce qui constitue une violation de l’esprit et de la lettre de l’accord de démobilisation [signé] avec l’UNICEF, sans parler du droit international ».

Selon le gouvernement, tout enfant qui se trouverait actuellement dans l’armée tchadienne a été enrôlé par les mouvements rebelles qui ont depuis été intégrés au sein du gouvernement. Une affirmation contestée à la fois par les Nations Unies et HRW.

Qualité de vie

La vie des enfants est menacée aux quatre coins du Tchad, mais particulièrement dans l’est, près de la frontière avec le Darfour, où l’Arche de Zoé serait allée chercher les 103 enfants.

Les enfants de cette région vivent au beau milieu d’un conflit armé entre le gouvernement et les groupes rebelles, entre les raids transfrontaliers menés par les milices du Soudan voisin et les flambées de violence interethniques.

Bon nombre d’entre eux n’ont pas accès à la nourriture, à l’eau et aux soins de santé. « Les enfants [de l’est du Tchad] ne mangent jamais à leur faim », a déclaré à IRIN Ngarlejy Yorongar, représentant de l’opposition politique, accusant le gouvernement de négligence.

Le gouvernement dit offrir des soins d’urgence gratuits dans ses hôpitaux, et avoir ouvert des centres de santé et de nutrition, mais selon M. Yorongar, les centres de santé sont rares et, lorsqu’ils existent, manquent de médicaments.

« Le gouvernement a les moyens d’aider les enfants, mais pas la volonté », a-t-il affirmé.

Selon les estimations de Save the Children, au moins la moitié des 180 000 Tchadiens déplacés et des 230 000 Soudanais réfugiés dans l’est du Tchad sont des enfants.

« Ce à quoi les déplacés, les réfugiés et les populations locales ont accès aujourd’hui est essentiellement fourni par les organisations non-gouvernementales (ONG) locales et les organisations humanitaires internationales », a expliqué Aurélie Lamazière, du département des urgences de Save the Children Royaume-Uni.

« Je trouve simplement la réaction des autorités françaises et tchadiennes, et de la presse à l’affaire des 103 enfants légèrement disproportionnée [quand on pense aux] dizaines de milliers d’enfants qui ont aussi besoin d’être aidés, d’une manière ou d’une autre », a déclaré Mme Lamazière à IRIN.

Education

Mariam Coulibaly Ndiaye, représentante de l’UNICEF au Tchad, a souligné les lacunes du système d’éducation au Tchad.

« Quand vous allez dans un village, parfois il n’y a pas d’école. Quand il y en a, il n’y a pas assez de professeurs. Et quand les communautés se réunissent pour en trouver, ces professeurs n’ont pas été formés », a-t-elle indiqué.

En moyenne, 60 pour cent des enfants vont à l’école, a-t-elle ajouté, mais dans certaines régions, particulièrement dans l’est, ils ne sont que 30 pour cent. Bon nombre d’enfants étudient assis à même la terre, à l’ombre d’un arbre.

Selon un rapport commun, publié en octobre par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et d’autres organisations humanitaires actives dans l’est du Tchad, le niveau d’éducation des enfants déplacés à la charge des organisations humanitaires est plus élevé que celui observé dans leurs régions d’origine.

Le système éducatif tchadien a été mis sur la sellette en 2005, lorsque la chaîne de télévision française France 2 a produit un documentaire montrant les maltraitances et autres sévices infligés aux enfants tchadiens dans les écoles religieuses (madrasas).

Après la diffusion du documentaire, le gouvernement a déclaré avoir créé une commission d’enquête.

« Les écoles religieuses du pays ont été inspectées », a expliqué à IRIN Oumar Yaya Hissein, porte-parole de la présidence. « Les directives [adoptées] sont en cours d’application au sein du corps professoral ».

M. Yorongar a néanmoins rapporté à IRIN qu’il avait récemment reçu un appel d’une mère dont le fils était décédé des suites de coups portés dans une madrasa de la banlieue de N’Djamena, la capitale.

De « graves violations des droits de l’enfant »

Dans son rapport publié en juillet, le Secrétaire général des Nations Unies a souligné la multitude de problèmes auxquels étaient confrontés les cinq millions d’enfants tchadiens – soit plus de la moitié de la population.

L’exploitation des fillettes de 10 ans à des fins de travaux domestiques, la mutilation des jeunes garçons qui travaillent comme bergers, le trafic des enfants sur le territoire national, et les mariages forcés et précoces des fillettes font partie de ses préoccupations en matière de « graves violations des droits de l’enfant ».

Toutefois M. Yaya, porte-parole de la présidence, a fait valoir les accomplissements du président Déby.

« Le président de la République a fait de l’éducation, de la santé et de la promotion des enfants son credo », a-t-il expliqué, en évoquant notamment la création d’écoles mobiles destinées à encourager les populations nomades à scolariser leurs enfants. « Le bien-être des enfants fait partie des priorités premières du Président ».

Les motivations du président Déby

Peu de travailleurs humanitaires internationaux semblent être d’accord. Concernant l’affaire de l’Arche de Zoé, « l’intérêt soudain du gouvernement tchadien pour le bien-être de l’enfance est plus probablement lié à ses propres intérêts – par rapport à son lien avec la France et la communauté internationale – qu’aux enfants eux-mêmes », a estimé M. Buchbinder, de Human Rights Watch.

Les autorités françaises et tchadiennes ont insisté sur le fait que cet incident ne remettrait pas en question le déploiement prochain de la force de maintien de la paix de l’Union européenne au Tchad, mais, selon les observateurs, le président tchadien pourrait s’en servir pour accroître son influence sur les modalités de déploiement de cette force.

M. Déby se cherche une nouvelle légitimité, selon Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et sécurité en Europe, une cellule de réflexion française.

« Lorsqu’il parle de la “vente” d’enfants, de “pédophilie” ou de “vente d’organes”, il cherche à se repositionner sur la scène nationale », a déclaré M. Dupuy dans les pages du quotidien français Le Monde. « Cela peut lui permettre de regagner sa légitimité dans un pays où il ne représente pas toutes les composantes de la population. Mais cela lui permettra également de réapparaître sur la scène internationale, et de détourner l’attention jusqu’ici portée aux problèmes que posent les rebelles dans l’est du pays ».

Pour le porte-parole de la présidence, cependant, les intentions de M. Déby sont nobles. « Il a avant tout réagi en père de famille. Ensuite, en président de la République à qui il incombe de protéger ses administrés », a déclaré M. Yaya.

Quoi qu’il en soit, le scandale de l’Arche de Zoé a attiré l’attention sur les enfants tchadiens, a noté Mme Ndiaye de l’UNICEF.

« La question de cette centaine d’enfants est un vrai problème », a-t-elle affirmé. « [Mais] nous devons tous nous tourner également vers les millions d’enfants [du Tchad], [y compris] les 500 000 qui vivent dans des camps de réfugiés et de déplacés de l’est du Tchad et les plus de 50 000 réfugiés dans le sud. Ils sont la responsabilité de tous ».