Le Sénégal, fleuve partagé

Penser l’économie africaine, c’est penser le rapport de chaque pays africain aux ressources premières qu’il peut et doit exploiter, minérales, végétales, animales et aquatiques. L’eau est au coeur des processus de production, elle est la première source de vie et de richesse dans la plupart des pays d’Afrique. Sa rareté, au Sahel, son abondance, en Afrique équatoriale, ses débordements, en Afrique de l’Est, forment une chronique répétitive et souvent dramatique.

La plus ou moins grande générosité du ciel pèse sur l’économie marocaine et fait varier d’environ dix pour cent le Produit Intérieur Brut du pays, d’une année sur l’autre. Que dire de nations comme la Mauritanie ou le Niger, sur lesquelles les pluies sont plus qu’exceptionnelles ? Une étude du cabinet PricewaterhouseCoopers, intitulé  » L’eau, une problématique financière mondiale  » prévoit que  » près des deux tiers de la population mondiale  » pourrait souffrir du manque d’eau en 2050…

La planète bleue a soif

Le Ministre français de la Coopération, Charles Josselin, évalue ainsi à 180 milliards de dollars par an, pour le vingt-cinq prochaines années, les investissements nécessaires à l’approvisionnement en eau des huit milliards d’humains qui se partageront la planète bleue en 2025.

Dès lors, la ressource formidable représentée par les grands fleuves devient un enjeu économique capital : Egypte, Soudan et Ethiopie utilisent ensemble les eaux du Nil, dont la maîtrise constitue à l’évidence une pomme de discorde entre eux. De même pour un fleuve comme le Sénégal, dont la gestion implique le Mali, où il prend sa source, ainsi que la Mauritanie et le Sénégal, dont il forme la plus grande frontière.

L’exemple du fleuve Sénégal est particulièrement intéressant, car sa mise en valeur, régulation et exploitation sont conduites, depuis bientôt trente ans, dans une concertation étroite entre les trois pays qui se le partagent. En 1972, quatre conventions ont été signées entre les trois Chefs d’Etat, créant l’Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS), lui donnant le statut de  » cours d’eau international « , et définissant les modalités de financement des investissements à réaliser.

Répartition des eaux

Sous l’impulsion de l’OMVS, deux barrages ont été créés, Manantali à l’amont et Diama à l’aval. Manantali avait pour vocation de produire de l’électricité, mais cette fonction n’a pas encore été développée, et il constitue d’abord un extraordinaire régulateur du cours du fleuve, permettant d’en ajuster les crues aux besoins d’irrigation exprimés, permettant de proportionner exactement les débits fluviaux aux besoins d’exploitation en aval.

Exploitations équitablement réparties entre les pays riverains : ainsi la régulation du cours du fleuve facilite la vie agricole des riverains de Bafoulabé à Kayes, tandis que les maraîchers de Bogue nourrissent désormais la capitale mauritanienne, Nouakchott, et que les paysans sénégalais depuis Bakel, profitent de nouvelles cultures irriguées.

Le barrage de Diama, à l’aval du fleuve, bloque pour sa part les remontées salines des marées de l’Atlantique, qui rendaient impraticables certaines cultures sur la dernière partie du cours du Sénégal. C’est ainsi qu’après avoir beaucoup raillé la  » canne à sel  » de Richard Toll à Saint-Louis, les grandes exploitations irriguées et mécanisées des plantations de canne à sucre sont devenues l’une des principales ressources de cette région du Sénégal !

Définir les priorités

Cela ne signifie pas que tous les usages soient possibles, en même temps : des choix doivent toujours être faits entre production hydroélectrique, irrigation, navigation, soutien de crue pour favoriser les usages agricoles et maintenir les calendriers traditionnels. La France est partenaire des recherches menées en continu, tout le long du fleuve, pour adapter ses débits à une gestion optimale des ressources en eau disponibles, dans l’intérêt des différents usagers et de manière à chaque fois concertée, au sein de l’OMVS.

Cela ne signifie pas non plus que toutes les conséquences soient parfaitement maîtrisables : les précautions à prendre face au développement de la bilharziose en zones humides, par exemple, constituent un volet longtemps sous-évalué de ces aménagements, posant un véritable problème de santé publique dans certaines régions jusque là épargnées, et justifiant la mise en oeuvre d’actions de prévention et de soins renforcées.

Exemple frappant de coopération internationale réussie dans le domaine de la gestion de l’eau, l’aménagement du Sénégal constitue un succès, que l’on souhaite durable, parce qu’il a été mené dans un esprit de responsabilité et de partage.

 » Fleuve Sénégal : les eaux du partage « , de Isabel Santos, Marcel Dalaise, 1999, 51 minutes.