Le Sénégal à la pointe du fleuret

Le Sénégal se met en garde. Précurseur en Afrique noire pour la pratique de l’escrime, il tente de développer la discipline dans la sous-région. Résultat de ses efforts : la Fédération sénégalaise d’escrime vient de recevoir la plus haute distinction de la Fédération internationale.

La Fédération sénégalaise d’escrime a été distinguée le 9 décembre dernier par la Fédération internationale de la discipline à La Havane. Elle y a reçu la plus haute distinction : le Challenge Chevalier Feyerick. Ce prix, créé en 1940, récompense les fédérations pour leur contribution au développement et à la promotion de l’escrime dans leur pays. L’Egypte s’était déjà distinguée à ce niveau en 1955 mais le Sénégal est le premier pays d’Afrique noire à recevoir cette récompense. Les raisons d’un succès avec Abdoul Wahab Bâ, président de la Fédération sénégalaise d’escrime.

Afrik : Quel succès pour une Fédération qui fête ses trois ans d’existence !

Abdoul Wahab Bâ : Nous sommes en effet très fiers de cette distinction qui nous encourage à redoubler d’efforts pour développer l’escrime au Sénégal. Dans les années 1959-60, il y avait déjà une Fédération officielle mais, peu à peu, elle est tombée en déperdition. Le colonel sénégalais qui en avait pris les commandes s’en est éloigné (maintenant il est ambassadeur aux Etats-Unis). Nous avons donc décidé de la reprendre en mains il y a trois ans. Nous avons mis en place un plan de développement au niveau national mais aussi sous-régional.

Afrik : C’est-à-dire ?

Abdoul Wahab Bâ : Nous voulons promouvoir la pratique de l’escrime au sud du Sahara. L’escrime est pratiquée au nord : au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Egypte mais pour l’Afrique sub-saharienne, le Sénégal est un précurseur. Nous avons donc contribué à créer des fédérations au Mali, au Niger, au Nigeria et au Burkina Faso. Sur notre sol, nous avons inauguré il y a deux ans une Ecole internationale des maîtres d’armes car on ne peut pas développer une discipline sans bons techniciens.

Afrik : Combien d’escrimeurs avez-vous formés dans cette école ?

Abdoul Wahab Bâ : Douze maîtres d’armes sénégalais sont sortis de la première promotion. Cette année, nous avons recruté dans différents pays : nous avons deux Marocains, deux Maliens, un Burkinabé, un Nigérien, un Togolais et trois Sénégalaises. Car les filles aussi se mettent à l’escrime. La première promotion a d’ailleurs couronné deux maîtres d’armes dames.

Afrik : Le public sénégalais s’intéresse-t-il à votre discipline ?

Abdoul Wahab Bâ : En fait, l’escrime est présente au Sénégal depuis longtemps. Dans les années 50, il y avait beaucoup de fonctionnaires et de militaires français qui pratiquaient l’escrime et la discipline est obligatoire dans la formation des pilotes. L’escrime est inscrite dans notre culture. A travers les films de cape et d’épée, les gens connaissent la discipline. Quel enfant n’a pas joué à Zorro avec une épée en bois ? En fait, l’escrime est connue mais peu pratiquée sous sa forme moderne. Comme l’équipement coûte cher, peu de gens s’y adonnent. Mais comme notre ministère veut démocratiser le sport et encourager la pratique de toutes les disciplines, nous souhaitons pouvoir donner à tout Sénégalais la possibilité de faire de l’escrime.

Afrik : Y-a-t-il beaucoup de compétitions d’escrime au niveau du continent ?

Abdoul Wahab Bâ : Nous avons participé aux Championnats d’Afrique qui se sont déroulés au Caire en septembre dernier. En mars 2002, nous organisons les Championnats d’Afrique au sabre, ici, à Dakar. Nous voulons spécialiser les pays : l’Egypte accueillera les championnats à l’épée et l’Afrique du Sud ceux au fleuret. J’espère que ce sera une expérience concluante, sinon nous reviendrons à des championnats toutes disciplines.

Afrik : Comment se positionne l’escrime sénégalaise au niveau international ?

Abdoul Wahab Bâ : Nous avons participé cette année aux Championnats du monde à Nîmes (France) et après seulement trois ans de pratique nos escrimeurs s’en sont bien sortis. Une Sénégalaise est arrivée 64ème mondiale alors qu’il y a trois ans, elle n’avait jamais touché une arme !

Afrik : Les Africains sont donc de bons adversaires ?

Abdoul Wahab Bâ : Je pense que l’Africain est prédisposé à pratiquer l’escrime. Il a des aptitudes physiques et sportives indéniables. Il est généralement grand, souple et agile. Aidés sur le plan matériel, nous pouvons progresser rapidement.

Afrik : De quelles aides bénéficiez-vous ?

Abdoul Wahab Bâ : La Fédération française nous fournit du matériel, nous permet de faire des stages en France et met à notre disposition des techniciens. C’est d’ailleurs un Français qui enseigne à l’école de Dakar. On dit souvent que l’escrime est un sport de bourgeois au même titre que l’équitation ou le tennis et c’est vrai que le matériel coûte très cher. Il faut au moins 4 000 FF pour équiper un escrimeur. Au début, la Fédération internationale était sceptique : un pays sous-développé qui pratique l’escrime, ça lui paraissait bizarre. Mais des officiels sont venus à Dakar, constater que notre fédération n’existe pas que sur le papier. Qu’il y a des gens qui se battent pour que cette discipline progresse.