Le racket qui excède

Le racket est devenu le sport favori de certains représentants des forces de l’ordre en Côte d’Ivoire. Ces aficionados de la corruption ne s’en cachent d’ailleurs plus et sont devenus la bête noire des transporteurs et des commerçants ivoiriens. Pourtant le phénomène est décrié par tous, notamment par la société civile et les autorités politiques.

Haro sur le racket ! La semaine dernière, le ministre ivoirien de l’Intérieur, recevant les vœux de la police en a profité pour la rappeler à l’ordre. L’objet de sa semonce : le racket. Car tout Abidjan, voire la Côte d’Ivoire, en a assez du sport favori de certains représentants des forces de l’ordre. Les particuliers, les commerçants et les transporteurs sont victimes de cette fièvre corruptive qui sévit depuis quelques années en Côte d’Ivoire. Avec la crise politique et économique, la fièvre est plus virulente. L’intervention du ministre semble être à l’origine d’une rémission. « Au lendemain de son intervention, les barrages dits « sauvages » , ont disparus », constate Issa Ouattara, directeur de la campagne de lutte contre la corruption en Côte d’Ivoire, lancée en 2001 par la Jeune Chambre Economique de Côte d’Ivoire. « Notre objectif est de promouvoir la lutte contre la corruption et d’instaurer, à terme, « une journée sans corruption » », poursuit-il.

Tous les prétextes sont bons

Qui est-ce qu’on rackette ? Si tout le monde est logé à la même enseigne, les transporteurs sont certainement les plus mals lotis. Woros-woros (taxis communs), taxis-compteurs, Gbakas (car de 18 places), véhicules de transports de passagers et de marchandises sont les plus sollicités aux innombrables barrages. « Sur une distance de 279 km par exemple, entre Abidjan et Agnibilékro, une ville de l’Est du pays, vous avez 19 barrages. Et à chacun d’eux, on vous réclame entre 500 et 1 000 F CFA (entre 0,77 et 1,5 euro environ, ndlr). Les commerçants de charbon sont ceux qui en pâtissent le plus », indique Issa Ouattara. « Pour les embêter, dans le cas où ils ne seraient pas « coopératifs » – on leur demande entre 50 000 et 100 000 F CFA (entre 77 et 150 euros, ndlr) – le représentant de l’ordre peut ordonner le déchargement du camion pour effectuer un contrôle. Vous imaginez l’effet d’une telle opération pour un camion de 10 tonnes contenant du charbon ? ».

Eh oui ! Tous les motifs sont bons pour les racketteurs. Les véhicules qui ne sont pas à jour de leurs formalités administratives n’échappent évidemment pas aux policiers véreux. Ce qui est souvent le cas des woros-woros. « Quand c’est comme ça, indique Kouadio, un ancien chauffeur de taxi-commun, ce n’est même pas la peine de chercher à discuter avec eux. Tu prépares l’argent d’avance. Mais de toute façon, s’ils veulent manger, ils vont trouver quelque chose ». L’analphabétisme et le fait d’être étranger peuvent également faire de vous une proie facile. « Il n’est pas rare de voir 15 à 20 personnes alignées dans des couloirs obscurs, surtout des étrangers qui ne sont pas en possession de leur titre de séjour. Le policier va exiger de chacun 1 000 F CFA, sinon il menace de les jeter en prison », affirme un policier ivoirien. Les malheureux ne savent pas que le titre de séjour n’est plus exigible en Côte d’Ivoire depuis quelque temps.

Comme une drogue

Comment ce représentant de l’ordre explique t-il la manie de ses collègues ? Pour lui, ce n’est même pas une question de rémunération. «Un policier gagne en moyenne 150 000 F CFA (environ 230 euros) et il n’a pas de charges, de maison à payer, ni de facture d’eau ou d’électricité. Ils veulent tout simplement mener la grande vie, draguer les minettes et leur offrir à boire dans les maquis. Pour ça, il leur faut des ressources et le racket constitue une source idéale de revenus. » Ce serait même une sorte d’addiction. « Certains de mes collègues, quand ils ne sont pas sur le terrain, en deviennent malades. Il leur faut impérativement rentrer avec quelque chose à la maison. Ce n’est pas évident de lutter contre le racket, conclut-il pessimiste. Ça dépend de la bonne foi de chacun ! Et puis il est difficile de surveiller tout le monde dans une grande ville comme Abidjan. »