Le pastoralisme peut-il survivre au 21e siècle ?

Le pastoralisme est menacé – par le changement climatique, l’évolution des marchés mondiaux et l’accroissement de la concurrence pour l’obtention des terres et autres ressources naturelles – même s’il génère encore d’importants revenus dans les régions où il n’est pas possible d’avoir recours à l’agriculture conventionnelle.

Ceux qui croient que le pastoralisme – qui consiste principalement à élever du bétail sur des terres arides et semi-arides (TASA) – peut perdurer au 21e siècle soutiennent qu’une urbanisation accrue se traduira par une plus forte demande en produits d’élevage – et donc, par un rôle plus important pour les éleveurs.

Ceux qui ne considèrent pas le pastoralisme comme un style de vie viable à long terme affirment au contraire que la mondialisation, l’accroissement de la concurrence pour l’obtention des ressources terrestres engendré par la croissance démographique, ainsi que les facteurs climatiques, tels que la désertification et les périodes de sécheresse prolongées dans les régions TASA, compromettent sa survie.

Quoi qu’il en soit, au moins 40 pour cent du territoire africain sont consacrés au pastoralisme, un taux qui varie sensiblement d’un pays à l’autre. Au Kenya, par exemple, selon les statistiques officielles, les régions pastorales occupent au moins 80 pour cent du territoire, abritent quelque 10 millions d’habitants et concentrent 90 pour cent de la faune du pays.

Un environnement hostile

Il ne fait aucun doute que les populations pastorales vivent aussi dans les environnements les plus fragiles et les plus hostiles d’Afrique, leur existence se caractérisant souvent par une très grande mobilité, au mépris des frontières officielles.

Dans de nombreux pays d’Afrique, les nouvelles politiques en faveur des éleveurs n’ont pas toujours été couronnées de succès. Les investissements dans les infrastructures, l’éducation, la santé et d’autres services vitaux pour les populations pastorales sont relativement faibles, ce qui se solde par une tendance à la dépendance envers les secours d’urgence et ne permet pas de traiter les causes profondes de la détresse des éleveurs.

Selon les experts en pastoralisme de l’Union africaine et des Nations Unies, il est essentiel de réduire la pauvreté des populations pastorales si l’on veut atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), étant donné que les éleveurs représentent une grande partie de la population de nombreux pays d’Afrique.

Des représentants des populations pastorales de 15 pays d’Afrique, qui se sont rencontrés les 9-11 juillet derniers dans la ville d’Isiolo, dans l’est du Kenya, ont débattu du problème de l’avenir du pastoralisme en Afrique au cours d’un atelier visant à préparer le terrain pour l’élaboration d’une politique pastorale cadre à l’échelle continentale.

Cet atelier, ainsi qu’une série d’autres ateliers prévus, aboutiront peut-être à l’adoption d’une politique africaine en matière de pastoralisme, au cours d’un sommet des chefs d’état des pays membres de l’UA, l’année prochaine.

Une politique en matière de pastoralisme

Les questions clés soulevées au cours des débats concernaient la gouvernance, les terres, l’éducation, les marchés et les services financiers, les conflits, le risque de pauvreté et la vulnérabilité à la pauvreté. Les participants ont également abordé la question de la « dimension biologique », notamment les ressources en alimentation animale et les ressources génétiques animales.

Selon Daoud Tari Abkula, un conseiller en pastoralisme du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires – Initiative de communication pastorale (OCHA-ICP), aucun autre système d’utilisation des sols n’est possible dans les régions TASA.

« Je ne pense pas que le pastoralisme disparaîtra ; ce que nous devons faire, c’est développer davantage les compétences actuelles des éleveurs », a-t-il estimé. « Au cours des 20 prochaines années, l’Afrique connaîtra une urbanisation rapide, qui va accroître la demande en produits d’élevage ».

Selon M. Abkula, certaines conséquences négatives du réchauffement climatique ont profité aux populations pastorales ; il a notamment cité l’exemple des crues importantes qui ont eu lieu fin 2006 dans le nord du Kenya et dans les pays voisins de la Corne de l’Afrique.

« Ces pluies, d’une durée sans précédent et qui ont parfois provoqué des inondations, étaient un mal pour un bien pour les populations pastorales car elles ont réapprovisionné nos réservoirs d’eau et ont déposé les limons qui manquaient cruellement à nos pâturages », a-t-il déclaré. « Le changement climatique ne serait donc pas toujours nuisible ».

Idées reçues sur le pastoralisme

M. Abkula a expliqué qu’OCHA-ICP facilitait le partage des expériences entre les éleveurs et d’autres parties, pour démystifier le pastoralisme et favoriser le développement durable du bétail.

« Ce n’est pas que certaines personnes détestent le pastoralisme, c’est juste qu’elles ne le comprennent pas », a indiqué M. Abkula. « Chaque activité a des aspects positifs et négatifs ; malheureusement, peu de personnes connaissent les aspects positifs du pastoralisme ».

« Le pastoralisme, ce n’est pas uniquement un animal [l’être humain] qui en suit d’autres [le bétail] ; les gens doivent savoir que l’éleveur est un héros qui a surmonté des conditions naturelles difficiles pour s’assurer un moyen de subsistance durable », a expliqué Ali Wario, Secrétaire d’état auprès du ministère kenyan en charge des Programmes spéciaux à la Présidence.

Une grande partie des terres que l’on trouve dans les régions pastorales n’est pas adaptée aux cultures ; dès lors, le bétail constitue la planche de salut des populations pastorales d’Afrique, puisqu’il est une source d’alimentation et de revenus, une ressource et un moyen de transport, et qu’il permet aussi de pourvoir à d’autres besoins socioculturels.

Un document de synthèse élaboré par l’UA et OCHA-ICP sur le politique cadre continentale présente plusieurs statistiques compilées en 2005 par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ; selon ces statistiques, le continent compterait 235 millions de bovins, 472 millions d’ovins, 21 millions de porcins et 1,3 milliard de têtes de volaille, d’une valeur totale estimée à 65 milliards de dollars.

Le document d’information, qui repose sur les statistiques de 2005, indique que la moitié des 314 millions de pauvres qui survivent avec moins d’un dollar par jour en Afrique dépendent en grande partie du bétail pour subvenir à leurs besoins ; 80 pour cent d’entre eux vivent dans des régions pastorales.

« Ces personnes ne bénéficient pas d’un accès suffisant à l’eau et à des pâturages pour leur bétail et ont souvent du mal à vendre leur bétail pour acheter d’autres produits vivriers de base », peut-on lire dans le document.

« Elles sont occasionnellement confrontées à la famine, à la maladie, et à des taux élevés de pauvreté ».

Les populations pastorales des quatre coins de l’Afrique restent en grande partie marginalisées parce qu’elles vivent dans des régions reculées, loin des centres politiques et économiques. Elles continuent d’être exclues des processus de prise de décisions qui influent sur leurs moyens de subsistance ; et par là même, elles restent vulnérables à la sécheresse, à la famine, aux conflits civils et aux problèmes écologiques.

Pour Pascal Corbe, conseiller en communication du Bureau interafricain de l’UA pour les ressources animales (IBAR), les mesures prises en faveur du développement pastoral doivent se fonder sur des idées innovatrices en matière de gestion durable des ressources naturelles, de bonne gouvernance et d’intégration des moyens de subsistance aux opportunités des marchés en expansion.

L’UA soutient les efforts déployés en vue de l’élaboration d’une politique pastorale cadre à l’échelle du continent, par le truchement de son Département d’économie rurale et d’agriculture, et de l’IBAR.

Le mandat de l’UA englobe la promotion des politiques et stratégies visant à développer les économiques rurales et à améliorer les moyens de subsistance en augmentant la productivité agricole, en renforçant la sécurité alimentaire et en s’efforçant d’assurer l’utilisation et la gestion durables des ressources naturelles de l’Afrique.

L’UA travaille en collaboration avec des organisations pastorales établies en Afrique ainsi qu’avec OCHA-PCI, en vue d’élaborer une politique cadre.

Les progrès escomptés

Une fois mise en place, cette politique servira de ligne directrice et de cadre pratique pour atteindre divers objectifs de développement dans les régions pastorales.
En outre, une telle politique réunirait les efforts déployés collectivement en vue de définir des principes, des directrices et des mesures pratiques, et notamment ceux des communautés pastorales. Cela permettrait de prendre en compte les besoins des populations pastorales dans le cadre de la politique nationale et des programmes de planification.

Cette politique permettrait également de fournir une base cohérente aux accords interétatiques et continentaux visant à promouvoir le développement pastoral et à définir les stratégies pratiques destinées à améliorer la capacité des sociétés pastorales à gérer l’extrême variabilité environnementale et à réduire ainsi leur vulnérabilité aux chocs climatiques et aux conflits.

Pour Ahunna Eziakonwa, directrice de la section Afrique II d’OCHA, à New York, c’est parce que le pastoralisme reste particulièrement mal compris qu’OCHA-ICP s’efforce de convaincre les gouvernements africains de s’engager à prendre des mesures pour promouvoir cette pratique.

« Nous avons adopté une approche intégrée au pastoralisme – approche qui englobe à la fois les aspects politiques et financiers », a-t-elle expliqué. « Nous privilégions l’approche durable à long terme, plutôt que les mesures d’urgence ».

Selon elle, d’amples débats, de vastes dialogues et un plaidoyer soutenu sont nécessaires pour que le pastoralisme soit compris, même par les gouvernements.
« Les éleveurs ne vivent pas dans le vide ; ils interagissent avec les autres communautés », a-t-elle affirmé. « Les éleveurs disent qu’ils ne sont pas imperméables au changement, nous devons simplement rendre le pastoralisme plus viable ».

Par Irinnews