« Le menuisier de Calavi » : l’histoire d’un honnête homme dans un monde pas tout à fait rose !

Le menuisier de Calavi, le récit de l’écrivain et producteur béninois Dave Wilson, avait reçu le Prix du Président de la République du Bénin en 2003. Cette année l’ouvrage a été enfin édité, pour le plus grand plaisir des amoureux des belles lettres.

Etouffant dans la grande ville, le menuisier Aissè Benoît Tokumbo décide un jour de quitter Cotonou pour rejoindre la campagne à Abomey Calavi. Avec femme et enfants, il va reconstruire sa vie et se faire une place au soleil. Aimant les meubles et plein d’entrain, l’homme va même se forger de solides amitiés et croiser plusieurs personnages insolites. Le récit alerte, est émaillé d’anecdotes croustillantes et drôles et l’histoire se décompose en chapitres qui captivent le lecteur. Comme dans la vie de tout un chacun, ce sont les choix, bons ou mauvais qui forgeront le destin du menuisier. Et la trop grande générosité d’Aissè Benoit Tokumbo l’amènera à affronter des situations auquel tout homme est confronté : décider de ce qui est bien ou pas, pour soi et pour les autres… Rencontre avec Dave Wilson, auteur de ce récit longtemps caché au fond d’un tiroir…

Afrik.com : Comment est venue l’inspiration pour raconter l’histoire du menuisier de Calavi, qu’on appelle aussi Aissè Benoît Tokumbo ? Un homme qui manie le bois et fabrique toutes sortes de meubles.

Dave Wilson :
Dans la maison où j’ai passé une partie de mon enfance au carré 160 à Cotonou chez ma grand-mère Justine Gonçalves, il y avait un coiffeur et un menuisier. A côté de la maison, il y avait un réparateur de cycles et un cordonnier. Bref, des gens du peuple. Et quand l’idée m’est venue de raconter l’histoire inversée de l’exode rural, j’ai choisi le menuisier, mon antihéros, car j’aime beaucoup le bois, son odeur, sa malléabilité, sa docilité (par rapport aux métaux, au béton) et j’admire certains meubles quand ils sont bien finis.

Afrik.com : Abomey-Calavi, c’est la nouvelle destination du Menuisier, qui fuit Cotonou, alors qu’en général, les gens quittent la campagne pour aller chercher fortune en ville, pourquoi ce choix ?

Dave Wilson :
J’ai été longtemps journaliste au Bénin, à la radio nationale. J’étais, certes, commentateur sportif, mais je produisais également une émission que j’avais intitulée : « Partons à la découverte ». Elle m’a permis de sillonner la ville de Cotonou en long et en large, de parcourir les quartiers, de rencontrer des gens ordinaires, dont certains souffraient beaucoup. Mais il était clair, en écoutant les uns et les autres, qu’il ne fallait surtout pas conseiller gentiment à certains jeunes villageois devenus apprentis, ouvriers ou porteurs en ville, de retourner travailler aux champs. On émigre vers la ville pour y souffrir et crever en espérant que la chance, ayant perdu un jour son chemin, finisse par croiser le vôtre. Alors, j’ai choisi de faire passer le message dans un livre.

Afrik.com : Qu’est qui vous a séduit dans ce personnage singulier d’un honnête homme, frustré mais déterminé à sortir de sa misère financière et morale ?

Dave Wilson :
Son obsession à vivre à la sueur de son front. Son entêtement à s’en sortir honnêtement. Sa volonté de réussir à tout prix, non pas pour lui seul, mais pour sa femme et ses enfants. Ils sont nombreux, ces hommes qui mangent bien, arrosent copieusement les petites copines pendant que les enfants qu’ils ont semés dans différents quartiers, traînent dans les rues, la morve au nez et le palu au corps. Ce menuisier droit est à l’opposé des rapaces, des truands, des malfaiteurs qui peuplent aujourd’hui les grandes villes africaines où il est désormais plus simple de s’organiser en bandes pour faire des coups que pour être constructif dans la collégialité. J’ai connu à l’époque, un monsieur respectable d’une cinquantaine d’années que la police a arrêté un jour dans mon quartier. Nous étions stupéfaits d’apprendre que ce père distingué, mais au chômage, dirigeait de main de maître, un gang de douze malfrats qui sévissaient toutes les nuits dans la ville de Cotonou. Le menuisier de Calavi ayant compris que la voie de la persévérance peut conduire à l’émancipation financière, a choisi d’être un bon citoyen. Trop de gens de nos jours, sont si pressés de devenir riches.

Afrik.com : Dans ce livre, toute une galerie de personnages importants, gravite autour du menuisier : Akossiwa sa femme, ses nouveaux amis, Petit Volant le taximan, Le Maire de Calavi, le mendiant unijambiste, Maman Sylvie… Qui sont ces amis ? A t-il des ennemis ?

Dave Wilson :
Il a un « ennemi » connu, c’est le richissime Avocè qui voulait épouser Akossiwa, la brave femme qui a choisi l’ouvrier sérieux à l’argent. Tous les autres ont aidé le menuisier à s’en sortir à Calavi, son nouveau point de chute. S’il y avait été mal reçu, nul doute qu’il aurait définitivement sombré. Son plus grand ami, c’est ce taximan jovial, attachant, respectueux et un peu fou qui montrera des qualités d’homme exceptionnelles. Nous nous méprenons trop souvent sur la capacité des êtres à porter secours parce que nous les jugeons en fonction de leur look et de leurs places dans la hiérarchie sociale. « Ah ! C’est un grand directeur, il va m’aider ». Erreur. Ce n’est pas lui qui partagera son grand pain avec vous. Aider quelqu’un, ce n’est pas forcément lui donner de l’argent ; c’est bien l’accueillir; c’est lui rendre un service inespéré ; c’est l’écouter et l’orienter ; lui ouvrir des portes. Maman Sylvie, elle, c’est la célibataire chronique, mûre, belle et bien installée ; une croqueuse d’hommes qui aura eu l’étonnante idée de tomber amoureuse d’un pauvre petit menuisier débrouillard. Ce dernier réussira-t-il à lui échapper ? Quand au mendiant unijambiste (qui, selon la tante à qui je dédie ce roman, a bien existé), j’avoue qu’il me donne toujours froid dans le dos. Mais son histoire est extraordinaire.

Afrik.com : Plusieurs sujets viennent en filigrane de l’histoire : l’immigration, le chômage des jeunes diplômés, la question du développement, dans une Afrique qui cherche à s’en sortir ?

Dave Wilson :
Chez moi au Bénin, du jour où l’Etat a solennellement déclaré dans les années 70 que dorénavant, les diplômés de l’université ne seront plus automatiquement absorbé par la Fonction publique, le chômage a fait un bon spectaculaire. Désormais, il faut se battre pour se placer quelque part. Moins dans le public que dans le privé. L’histoire des zémidjan (les taxis motos) au Bénin est une résultante de la politique de dégraissage pratiquée par les pouvoirs publics. Chaque « déflaté » (terminologie très usitée dans le pays comme au Cameroun) utilisant désormais sa moto, non plus pour aller au travail, mais pour travailler au transport rapide des citoyens. Mais, très vite, les gros capitalistes du coin se sont jetés sur le filon ; un individu achète de 10 à 30 motos neuves qu’il confie aux jeunes villageois qui ont appris à piloter en deux jours. Le propriétaire ramasse et amasse tandis que les enfants de l’exode rural se contentent de broutilles. Cela explique aussi la volonté, souvent inébranlable des jeunes diplômés de quitter le pays pour l’Europe, le Canada et les Etats-unis. Il faut noter que l’émigration béninoise est plutôt « intellectuelle », contrairement à ce qui se passe dans certains autres pays où, les pêcheurs, les garagistes, les vendeurs ambulants s’engouffrent sur des embarcations de fortune pour aller mourir en mer ou échouer dans des camps de rétention.

Afrik.com : Il y a notamment les personnages de Martial l’étudiant et Miss Sciences Eco, quel est leur rôle dans l’histoire ?

Dave Wilson :
Dans le roman, nos deux étudiants ont compris que leur avenir était dans le privé. Avec l’aide financière conséquente d’un parent à qui le mot « public » donne des boutons, ils vont faire le projet d’une grosse entreprise. Et leur rêve, c’est d’associer le savoir-faire de l’aîné menuisier, Aissè Benoit Tokoumbo à leur beau projet. Les présences, parmi les personnages, de ces deux étudiants (dont la ravissante Anassia) sont un signal d’alarme pour déplorer le trop grand fossé qui sépare l’univers estudiantin du monde du travail, le monde des entreprises.

Afrik.com : Finalement, quelle leçon ou message doit-on retenir de cet ouvrage ?

Dave Wilson :
Il y en a plusieurs. Je pense que pour réussir dans la vie, il faut savoir la construire. Comme un boxeur construit patiemment sa victoire au fil des rounds. Il faut savoir faire le tri parmi les amis et ne jamais se fier aux apparences. Dans sa vie de couple en général, il faut éviter de se braquer au moindre battement de cils et se former à écouter l’autre. Je pense également que l’Afrique est victime de trop d’individualisme. Nous tenons trop à réussir tout seuls et chacun rêve de proclamer : « ça, c’est à moi. C’est moi qui l’ai fait ». Il y trois ans, j’ai lancé une initiative de contribution littéraire en direction de certains frères béninois de la diaspora, je n’ai pas vu grand monde. L’occident a réussi en formant des entités, en travaillant collégialement alors que plus calculateur, plus méfiant et plus solitaire que l’Africain, tu meurs. Son intérêt personnel prime et si votre honnêteté le prive d’un sac de ciment pour son chantier, il est prêt à vous le faire payer chèrement. On dit chez moi que le poisson fumé, la viande, les crevettes et le crabe dans la même marmite ne gâte pas la sauce. Alors, pourquoi ne pas mettre ensemble nos intelligences ?

Afrik.com : Le livre s’est vu décerné au Bénin, le Prix du Président de la République, que vous a apporté cette distinction ?

Dave Wilson :
Un peu de fierté, vu la pointure des autres participants et c’est tout. Beaucoup m’ont dit qu’ils n’étaient pas surpris que ce prix me revienne. J’en ai conclu que, eux, croyaient plus en moi que moi je ne croyais en mes capacités. C’est un encouragement, mais aussi et surtout, une incitation à sortir enfin de mes tiroirs, ces milliers de pages qui y dorment depuis des lustres. En fait, j’ai beaucoup écrit pour moi jusqu’au jour où Suzanne Ouattara, une aînée, consoeur journaliste à Bouaké en Côte d’ivoire, m’a dit, alors que nous étions à l’université de Dakar : « tu aurais grandement tort de ne pas te consacrer plus à l’écriture ». Elle venait de lire « Comme des pétards », ma nouvelle primée au concours de la meilleure nouvelle de langue française. Aujourd’hui, après mes trois premiers livres (« Le suicide orchestré d’une poule si heure de vivre » ; « La vie des autres » et « Le menuisier de Calavi »), je me sais prêt à d’autres défis littéraires. Mais, je rêve aussi d’une grande politique du livre au Bénin. De sorte que nous soyons des centaines à écrire sur notre société, sur l’Afrique qui ira de mieux en mieux et sur le carcan oppresseur d’une mondialisation imposée.

Le Menuisier de Calavi, Dave Wilson, Editions Afridic, Collection Scripta, 2008.