Le Marocain du Quai d’Orsay

Né à Rabat, Dominique de Villepin, Ministre des Affaires étrangères français, est fondamentalement un homme des deux rives, sensible aux vérités de l’Afrique en même temps que profondément attaché à la culture francophone. Il était de retour à Rabat le 31 octobre dernier et ses paroles ont fait sensation.

Ce n’est pas toutes les années qu’un ministre des Affaires étrangères français en exercice parle aux étudiants de l’Université Mohamed V, à Rabat, et l’événement marquera ceux qui eurent la chance d’y assister, le 31 octobre 2002. Il faut dire que cet homme d’Etat n’était pas n’importe qui : Dominique de Villepin est né à Rabat, et les paroles qu’il prononçait dans cette ville étaient l’expression de tout un itinéraire intellectuel et politique commencé sur les rives du Bou Regreg et sous les murailles de la Kasbah des Oudaïa…

D’emblée, il s’adressa donc à travers eux à  » tous ceux qui vibrent d’espoir et d’enthousiasme, chevauchant les deux cavales des mots et des choses, de l’imaginaire et du réel «  » Au centre de la poésie et de la politique, il y a la quête, la volonté de se situer en avant. Toutes deux forcent les portes de l’avenir… «  Sans doute est-ce pourquoi Dominique de Villepin fit souvent appel aux citations des poètes pour illustrer et renforcer sa propre éloquence, nourrie de sa sensibilité profonde.

Contre la tentation d’un empire unique

Au coeur de son propos, une certitude fondatrice :  » Nous, peuples de l’Occident et du monde arabe, descendants du christianisme, du judaïsme ou de l’Islam, devons affirmer avec courage notre destinée commune. Jamais l’urgence d’une telle audace n’a été aussi forte.  » Audace et même témérité en effet, au moment où tant de médias, à travers le monde, s’acharnent à construire une vision de l’avenir articulée autour d’un affrontement entre monde arabo-musulman et occident chrétien !

Le danger, sempiternel, toujours recommencé, de siècle en siècle et de civilisation en civilisation, c’est celui que Dominique de Villepin baptise :  » la tentation de la rive unique « . Celle qui consiste à imaginer qu’une frontière sépare absolument les civilisés des barbares, les bons des méchants, l’avenir de l’obscurantisme.  » Nous voyons cette rive singulière suivre le cours des fortifications grecques (…) Nous voyons encore cette rive singulière suivre la frontière, le limes romain (…) Le limes se veut la limite de la civilisation (…) Nous voyons aussi la rive unique serpenter le long des douves profondes du Moyen-Age (…) Cette illusion d’une rive unique, l’intelligence féroce de l’histoire nous incite constamment à la dissiper.  »

Danger de l’intégrisme

Nous sommes à un moment où l’explosion des frontières s’accompagne paradoxalement d’un repliement identitaire, d’une méconnaissance croissante de l’autre dans sa culture et même dans son humanité :  » La mémoire s’absente, elle qui tissait les liens les plus solides entre les peuples, jetait des ponts entre des continents. Si nous n’y prenons pas garde, nous deviendrons hommes sans mémoire, prêts à dessiner sur les murs de l’histoire les mêmes aventures sanglantes. »  » Jamais nos destins n’ont été aussi étroitement mêlés. Et pourtant jamais l’indifférence n’a paru si menaçante…  »

Et les terroristes profitent de cet éclatement potentiel du monde en attisant les facteurs de division pour en faire des motifs de haine et de meurtre :  » ils n’ont aucun respect de la vie des personnes (…) et veulent dresser les nations les unes contre les autres, conduire le monde à la paralysie, à la clôture figée des esprits et des civilisations (…) portant dans le monde actuel le visage déchiré de l’intégrisme.  » Déchiré parce que caricatural, grimaçant, trompeur. Là où toutes les religions du Livre défendent la paix et le respect de la vie humaine.

Défendre un Islam juste

Face à ces déviations spirituelles, Dominique de Villepin en appelle aux chercheurs et aux savants marocains :  » Rassemblez-vous pour défendre une vision forte et juste de l’Islam !  » Heureux de lancer cet appel sur cette terre marocaine, chère à son coeur,  » symbole de résistance et de liberté d’esprit « .

Car c’est du dialogue fécond des civilisations qui se respectent et se connaissent que naît le seul progrès véritable :  » Le monde ne peut vivre d’un seul rivage. Il ne peut trouver son souffle dans l’éternelle constance du même. Un monde sans diversité s’apparente à la mort… «  Dès lors, c’est dans sa diversité que le monde doit être défendu et apprécié !  » Cultivons le goût de la connaissance, de la main tendue vers l’autre dans la recherche de soi-même…  »

La force du droit international

Et les sources d’inspiration de Dominique de Villepin sont multiples et vivaces :  » Sait-on que le romantisme, de Novalis à Goethe, en passant par Schumann et Hölderlin, s’est nourri de la poésie persane de Hafez et de Djami ? Se souvient-on d’Aragon, dont les vers lancent l’appel de la résistance intérieure au moment de l’Occupation :  » Djami, Djami, de qui je n’étais que le chant prolongé…  » ?(…) Méfions-nous de tout cloisonnement, les cultures sont des relais les uns pour les autres. «  Et le ministre de saluer en particulier tous les passeurs des deux rives :  » notamment les Français du Maroc et les Marocains de France  » !

Et de ces sources multiples Dominique de Villepin tire une leçon essentielle :  » Aujourd’hui, la force ne doit plus servir à asseoir des dominations ou à privilégier des intérêts nationaux. Elle doit être le garant du droit. Elle doit protéger les valeurs de respect et de justice contre ceux qui tentent de profiter de la déstabilisation, de la crise et du désordre.  » L’exigence est forte : à une terre mondialisée, il faut une mondialisation du respect du droit, et d’abord du droit international. C’est au conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies de préserver la sécurité collective de toutes les nations du globe. Dans le strict respect des règles dont elles se sont collectivement dotées.

Profession de foi

Concluant enfin avec les mots du poète Mahmoud Darwich :  » La paix est le discours intérieur du voyageur adressé au voyageur de l’autre côté « .

Comment décrire l’émotion ressentie dans l’assistance? Cette profession de foi en forme de leçon inaugurale emportait l’adhésion : cette parole n’était ni protocolaire ni convenue, elle n’esquivait aucun problème (Irak, Palestine, Afghanistan) elle ne refusait aucun obstacle. Elle franchissait avec la conviction du cavalier qui sait que sa monture ne se dérobera pas toutes les barrières du scepticisme et du découragement. Ce galop-là faisait plaisir à voir. Comme un soleil du matin se levant sur l’antique Chellah…