« Le jardin de papa »

L'affiche du film

Le jardin de papa, dernier long métrage de Zeka Laplaine, sort en salle mercredi 18 mai. Après Paris XY, le réalisateur-producteur congolais nous revient avec un film d’un violent réalisme où le destin d’un couple de Français, parti en voyage de noces en Afrique, bascule en une nuit.

Le jardin de papa, le dernier long métrage du réalisateur Zeka Laplaine sort ce mercredi dans les salles obscures françaises. L’histoire prend comme point de départ un couple de Français en voyage de noces en Afrique qui écrase une fillette en pleine nuit… Né à Kinshasa (République démocratique du Congo), d’un père portugais et d’une mère congolaise, le réalisateur signe ici son troisième film. Il revient pour Afrik sur sa carrière, les messages véhiculés dans sa dernière oeuvre et la situation du cinéma africain sur le continent et ailleurs.

Afrik : Vous étiez initialement acteur. Pourquoi avez-vous décidé de devenir réalisateur?

Zeka Laplaine
: J’ai effectivement d’abord débuté en tant que comédien, profession que je pratique depuis maintenant une quinzaine d’années. Malheureusement, on ne me proposait que peu de rôles, ou bien des rôles qui ne m’intéressaient pas. J’ai donc commencé à écrire des scénarios, notamment sur l’Afrique. Puis je me suis aperçue qu’il était curieusement plus facile de trouver de l’argent pour distribuer et produire ses propres films. J’ai alors créé ma propre boite de production et de distribution il y a 3 ans, « Les histoires Weba », pour lancer et mes films, et d’autres films africains. Si je n’avais pas ma propre structure, personne n’aurait accepté de financer mes films. Et puis cela m’offre une certaine liberté.

Afrik : Y a-t-il un public pour le cinéma africain ?

Zeka Laplaine
: Déjà, il n’y pas beaucoup de films africains qui sortent en salle. Entre 2 et 3 par an. Au maximum quatre. Le cinéma africain rencontre trois gros problèmes majeurs pour pouvoir se faire une place. Premièrement, et c’est la raison principale, il y a trop peu de films africains pour pouvoir créer un marché. Le cinéma africain souffre, chez lui comme à l’étranger, d’une absence de public. Deuxièmement, les distributeurs européens qui sortent les films africains sont très frileux. Ils ne prennent aucun risque. Ils refusent mêmes des films plusieurs fois primés. Enfin, le public africain lui-même ne va pas voir de films.

Afrik : Votre dernier long métrage, Le jardin de papa, sort ce mercredi en France. Comment vous est venue l’idée du scénario ?

Zeka Laplaine
: J’ai déjà écris beaucoup de scénarios. Mais je ne les réalise pas forcément dans l’ordre. Le jardin de papa, par exemple, a été écris avant celui de Paris XY (son deuxième long métrage sorti en France en 2002, ndlr). J’ai écris le sujet en lui-même alors que je vivais déjà à Paris. C’est un fait divers qui m’a inspiré. En 1998, l’ambassadeur du Congo en France avait eu un accident de voiture et avait écrasé eux enfants. L’idée du film est partie de là.

Afrik : Pourquoi ce titre, Le jardin de papa ?

Zeka Laplaine
: L’ex colon, ou son fils, ou encore le propre président africain, le « papa national », traitent trop souvent les pays d’Afrique comme leur jardin privé.

Afrik : L’histoire part d’un accident de voiture. Celui du taxi du couple de Français qui écrase une petite fille en pleine nuit…

Zeka Laplaine
: Tout part de l’accident, effectivement. L’accident est symbolique. C’est l’obstacle, l’incident où les gens du nord et du sud vont se rencontrer, au détour d’un imprévu. Symbolique, parce que c’est souvent face à de grands obstacles, inattendus, que l’on se révèle à soi-même, sans mensonge, et souvent avec violence.

Afrik : Où s’est déroulé le tournage ?

Zeka Laplaine
: A Saint Louis du Sénégal. Nous avions peu de moyens financiers, ce qui nous a obligé à filmer deux à trois fois plus vite qu’un tournage moyen. De plus, filmer de nuit a rendu les choses un peu plus compliquées, du moins plus fatigantes. Il est difficile de récupérer ces heures de sommeil la journée, surtout en Afrique. Mais tout s’est bien passé.

Afrik : Dans le film, nous ignorons toutefois dans quel pays se déroule l’action…

Zeka Laplaine
: Tout à fait. Car le lieu exact n’est pas important. Je voulais tourner en République Démocratique du Congo, mais ça n’a pas été possible. L’important finalement est l’Afrique. Et puis, si j’avais indiqué que la scène se déroulait au Sénégal, cela aurait peut être été mal interprété, à cause du contexte des élections qu’il y a dans les films. Car les dernières se sont plutôt bien déroulées au Sénégal.

Afrik : Quelle est l’importance du contexte des élections dans Le jardin de Papa ?

Zeka Laplaine
: Déjà de montrer le rapport entre magouilles électorales et dérapage de la population. Puis, ce climat d’instabilité politique, si propre à l’Afrique, met en lumière les laissés-pour-compte, la détresse des africains, face aux prises en otage. Quand ce n’est pas le papa national, c’est le papa international, comme la Banque Mondiale par exemple.

Afrik : Vos personnages, qu’ils soient noirs ou blancs, sont très violents. Pourquoi un tel choix ?

Zeka Laplaine
: Je ne sais pas si c’est un choix. Je ne crois pas ! Les personnages africains, que l’on va appeler « les méchants » même s’ils ne le sont pas vraiment, sont complètement désoeuvrés. Ils ont vraiment l’impression qu’on se fout de leur gueule. Il y a une absence d’autorité, et ils veulent s’y substituer. Je pense que toute cette détresse peut, au moindre accident, justement se faire sentir avec toute sa violence, en l’espace d’une courte nuit. Cela peut très vite dégénérer, notamment face au spectre du colon. D’ailleurs, le Blanc lui non plus n’est pas un véritable méchant. Ce n’est pas une tare d’être le fils d’un colon, le « fils de ». Seulement, notre personnage ne s’est pas libéré de son éducation coloniale, il ne s’est pas posé les bonnes questions. C’est plus facile pour lui de croire qu’il a un passe droit que son contraire. Mais en arrivant sur les lieux, il se rend compte qu’il n’est plus sur le terrain où il pensait être. Alors il réagit avec violence, sa violence vient de son incompréhension. Il a en face de lui ce qu’il perçoit, à tort ou non, comme une sorte d’arrogance. Lui aussi est complètement désoeuvré.

Afrik : Pouvez-vous justement revenir sur un autre personnage, celui de Kapinga (interprété par Princesse Erika, ndlr), chez qui les fugitifs trouvent refuge, et qui semble en retrait par rapport à toute cette violence ?

Zeka Laplaine
: Kapinga observe sans être impliquée dans le conflit. Elle subit énormément, car on investit son territoire sans qu’elle n’ait rien demandé. Pour moi, Kapinga est aussi un personnage symbolique de l’Afrique, cette Afrique qui se fait sans cesse violer de l’intérieur et de l’extérieur. Elle subit les affrontements des uns et des autres. En même temps, elle est la seule personne dans le film à prendre une vraie position pour la résolution de l’histoire. Se positionner avec fermeté, ne plus subir, c’est peut-être comme ça que je rêve de l’Afrique.

Afrik : Finalement, y a-t-il une place pour l’amour dans votre film ?

Zeka Laplaine
: Quand on est face à soi-même, devant un danger, on pense à la mort, donc à la vie. L’acte sexuel peut alors devenir un besoin, car c’est à mon avis ce qui matérialise le mieux l’amour. Mais lorsque le couple de français fait l’amour, ce n’est pas par amour mais par peur, pour essayer de redonner un sens à leur histoire. Le flirt qui semble commencer entre Kapinga et le chauffeur de taxi est aussi lié au danger uniquement. Il disparaitra le lendemain quand tout sera fini. Finalement, dans ces moments-là, l’amour ne peut occuper que très peu de place.

 « Le jardin de papa » de Zéka Laplaine avec Rim Turkhi, Princesse Erika, Akéla Sagna, Laurent Labasse, Thierno Ndiaye Doss, Omar Seck.

Sortie le mercredi 18 mai 2005