Le difficile établissement du partage des territoires entre souverainetés marocaine et algérienne depuis deux siècles


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Depuis le XIXe siècle, la délimitation de la frontière entre l’Algérie et le Maroc a été une source constante de tensions et de conflits. L’histoire complexe de cette frontière remonte à la résistance de l’Émir Abdelkader contre le colonialisme français, période durant laquelle le Maroc oriental servait de base stratégique. Les accords coloniaux successifs, les ambitions territoriales et les contextes post-coloniaux ont perpétué les rivalités entre les deux nations, culminant dans des affrontements armés et des crises diplomatiques qui continuent d’impacter les relations bilatérales et la stabilité régionale

1) Contexte historique de la délimitation de la frontière.

Lors de la résistance de l’Emir Abdelkader, chef militaire de l’Algérie durant sa lutte contre le colonialisme français, accompagné de ses troupes, le Maroc Oriental sert de base logistique de l’Emir qui a su conquérir l’enthousiaste des populations du nord et de l’est du Maroc. S’inquiétant peu à peu de l’influence de l’Emir sur les Marocains, le sultan Moulay Abderrahmane, sultan du Maroc de 1822 à 1859, qui jusque là avait toujours soutenu l’Algérie, ne veuxt pas dégrader ses relations avec la France. Cependant, la France avait installé un camp à la frontière marocaine, ce qui oblige le Maroc à déclarer la guerre à la France.

Après de brefs affrontements, la France signe avec le Maroc le traité de Tanger le 10 septembre 1844 qui délimite les frontières entre l’Algérie et le Maroc, mais également une coopération entre le Maroc et la France face à l’Emir Abdelkader. En 1845, la convention de Lalla-Marnia est signée par le Maroc et la France à Maghnia, et prévoit la délimitation de la frontière sur 150 km de la mer Méditerranée jusqu’à Figuig (Maroc). Au sud de Figuig, la frontière est jugée superflue car le paysage était totalement désertique (figure 1). Pour les français, la délimitation des frontières n’est pas l’objectif primordial. Ce traité garanti surtout le droit aux français de poursuivre l’Emir Abdelkader au Maroc. L’objectif de la France est d’en finir avec l’Emir.

Jusqu’en 1901, la France a repris quelques localités marocaines pour les rattacher à l’Algérie, et ce via des négociations. Ce n’est qu’à partir de 1912 qu’est tracée la ligne Varnier, qui délimite le Maroc et l’Algérie dans le Sahara. Elle est donc réglée en 1934 et 1952, avec le rattachement de la région Tindouf, qui appartenait au Maroc, à l’Algérie par des expéditions militaires françaises.

Les prétentions territoriales ont été longtemps étouffées par l’occupation française. Or à l’indépendance du Maroc en 1956, la position du Maroc change. Le 18 juin 1956, M. Allal el Fassi, homme politique et figure du nationalisme marocain, déclare dans un discours : « Les citoyens marocains poursuivront la lutte jusqu’a ce qu’ils obtiennent l’indépendance de toutes les parties du Maroc ; jusqu’à ce que le Sahara sous influence espagnole et le Sahara sous influence française soient libérés ; jusqu’à ce que les territoires dont s’est emparé le colonialisme : Tindouf, Colomb-Béchar, Touat, Kenadsa, Mauritanie, retournent au Royaume chérifien. Le Maroc, ô frères, a pour limite au sud, Saint Louis du Sénégal. »

Ce discours est une application du projet du Grand Maroc, revendiqué lors de l’indépendance du Maroc. Le Grand Maroc intègrerait des provinces d’Algérie, du Mali, la Mauritanie, et le Sahara Occidental. Mais le problème se situe probablement au-delà des simples divergences politiques. Dans les années 1950, la découverte de ressources en phosphates dans le sud du Maroc et d’un important gisement de fer à Tindouf, ne font qu’amplifier les prétentions territoriales des deux partis (Chena, 2012). Le 27 novembre 1958, un délégué marocain aux Nations-Unies reprend ces prétentions devant la Commission de tutelle, ce qui entraine une réponse du délégué français déclarant qu’il ne veux pas ouvrir une controverse historique et académique, et qu’il n’est pas non plus possible de refaire la carte du monde sur celle du Moyen-âge, car dans ce cas même la Mauritanie peut avoir des prétentions sur le Maroc (Ministère des Affaires Etrangères Algérien, 1982).

2) L’histoire post-coloniale des relations.

Dès l’indépendance de l’Algérie en 1962, le Maroc essaie d’avancer vers les terres algériennes de Tindouf. Surpris de voir que l’armée algérienne contrôlait déjà le territoire, l’armée marocaine recule. Cependant, malgré des accords datant de la guerre d’Algérie permettant de renégocier le tracé de certains territoires, l’Algérie refuse de céder des territoires au nom de ses martyrs. Les dirigeants algériens, lors de la résistance face à la France, s’étaient engagés à renégocier le problème des frontières avec le Maroc une fois l’Algérie indépendante. Un des dirigeants de la résistance a révélé que ces engagements n’étaient qu’une tactique pour ne pas altérer le soutien du Royaume pendant la guerre d’indépendance (Dekkar, 2013).

Le 8 octobre 1963, la guerre des Sables est déclenchée. Les terres algériennes revendiquées par le Maroc, sont envahies par l’armée marocaine, ce qui a été vu par l’Algérie comme une agression : « Ils ont vu que les plaies dues à la guerre n’étaient pas encore guéries, ils ont vu que nous étions faibles, alors ils nous on attaqués. Voilà leur calcul. Au moment ou nous étions en train de négocier à Oujda, l’agression a eu lieu. Pourtant à ce moment le représentant du Maroc nous avais promis de ne pas recourir aux armes. » (Extrait du discours du Président Ben Bella, le 15 octobre 1963).

L’armée algérienne attaque donc les forces armées royales à Hassi Beida, près de Béchar en Algérie, qui s’étaient introduites dans ces villes algériennes (Hodges, 2000). L’Algérie est alors soutenue par Cuba et l’Egypte, tandis que le Maroc bénéficie de l’appui des Etats-Unis. Bien que le Maroc ait la possibilité de reprendre Tindouf à l’Algérie, sachant que l’armée algérienne est encore inexpérimentée, le Maroc recule (Aliat, 2007). La supériorité marocaine dans ce conflit a crée un traumatisme en Algérie qui pousse Alger à créer par la suite une puissante armée populaire. Un cessez-le-feu prend effet le 2 novembre et la fin de la guerre est signée le 5 novembre 1963, en restant sur les frontières définies lors de la période coloniale. Le 15 janvier 1969 est signée le traité d’Ifrane, dit « d’amitié et de bon voisinage ». Le 15 juin 1972, le tracé de la frontière est défini officiellement selon le tracé français de 1952, regroupant définitivement les régions de Tindouf et Béchar à l’Algérie.

Cette entente subit un coup à la fin de l’année 1975, qui marque le début d’un conflit très long par encore résolu à ce jour, celui du Sahara Occidental. Ce conflit marque un tournant dans les relations algéro-marocaines. A la fin de celui-ci, le 7 mars 1976, on assiste à une rupture des relations diplomatiques entre les deux Etats et à la première fermeture de la frontière de l’histoire des deux pays. En Afrique, seul l’Afrique du Sud et le Mozambique ont leur frontière fermée à cette époque. C’est dans ce contexte de rupture entre les deux pays que le Président Algérien Boumediene ordonne l’expulsion des Marocains résidant en Algérie, sachant que beaucoup d’entre eux sont installés depuis des décennies, et sont même mariés à des conjoints algériens (Dekkar, 2013). Ces personnes travaillaient en Algérie dans le secteur agricole pour la plupart. Ils ont été embarqués et chassés dans la nuit, laissant leurs familles en Algérie. Près de 35 000 Marocains sont priés de rentrer au Maroc.

Les années suivantes laissent entrevoir l’espoir d’une entente entre les deux pays. La première rencontre entre les deux chefs d’Etats, le roi Hassan II et le président Chadli Bendjedid, a lieu le 26 février 1983 en Algérie. Le 10 septembre 1984, le Maroc décide de supprimer l’instauration de visa pour les Algériens désirant se rendre sur leur territoire. Une nouvelle rencontre a lieu le 4 mai 1987. Le 16 mai 1988, il y a officiellement un rétablissement des relations diplomatiques, qui amène une réouverture de la frontière le 5 juin 1988.

Le projet de création de l’Union du Maghreb Arabe voit le jour le 17 février 1989. Seules les bonnes relations entre le président Chadli Bendjedid et le roi Hassan II ont permis cette création. Les relations entre l’Algérie et le Maroc se portent donc bien jusqu’en 1994. En effet, le 24 août 1994, deux hommes armés tirent sur touristes dans l’hôtel Atlas-Asni à Marrakech, faisant deux morts. Le Maroc accuse les services secrets algériens d’être à l’origine de cet attentat. Le gouvernement procède donc à des méthodes radicales, il expulse tous les ressortissants algériens et instaure un visa pour les Algériens au Maroc. En réponse, l’Algérie, qui applique une politique de réciprocité, instaure également des visas aux Marocains. Mais l’Algérie fait encore plus, elle décide la fermeture de la frontière terrestre entre les deux pays. Au lendemain de ces évènements, des centaines d’Algériens et de Marocains sont restés bloqués de part et d’autre de la frontière. Plusieurs Marocains venus de Tunisie ou de Libye se retrouvent coincés à la frontière algérienne, dans l’attente d’un déblocage de la situation. Cette situation a également provoqué le départ de 5000 Algériens du Maroc vers leur pays.

Des Algériens résidant en France, qui sont passés par l’Espagne et le Maroc en voulant rejoindre l’Algérie, ont du faire demi-tour. Sur le territoire marocain, des familles algériennes sont embarquées sans ménagement et interrogées dans les commissariats et les gendarmeries. Selon des témoignages, plusieurs d’entre elles auraient été maltraitées et soumises à de nombreuses « vexations » (Libération, 1994). Depuis 1994, la frontière est donc fermée. La même année, la frontière entre la Turquie et l’Arménie a également fermé, ces pays ont pourtant un passé plus difficile que le Maroc et l’Algérie. Il est important de préciser que seule la frontière terrestre entre les deux pays du Maghreb est fermée, mais que des relations existent encore entre les deux pays. Dans la partie Nord, la frontière est surveillée par des postes de gendarmes. En ce qui concerne la partie saharienne, la matérialisation de la frontière reste assez imprécise. Il y a une sorte de « no man’s land » dans les parties désertiques, avec des points de contrôle assez éloignés les uns des autres, et de part et d’autre de la frontière.

Par la suite, il y a une alternance entre périodes d’affrontements diplomatiques et période de détente, à l’image de ce qu’il se passait lors de la Guerre Froide entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Cependant on ne peut qualifier cette relation de Guerre Froide car contrairement à celle-ci, le Maroc et l’Algérie se sont déjà affrontés directement sur le terrain lors de la guerre des Sables. Depuis les évènements de 1994, l’UMA est au point mort ; plus aucune réunion entre chefs d’Etats n’est organisée (Chena, 2012).

Le Maroc et l’Algérie indépendants sont donc très rapidement plongés dans les affrontements idéologiques qui opposent le bloc de l’ouest à celui de l’est. L’Algérie, membre du cercle des non-alignés, se pose comme « le montreur de conduite du tiers monde » (Etienne, 1977) en appuyant des mouvements tels que celui de Mandela, le Black Party américain ou directement l’autodétermination sahraouie. En ce qui concerne le Maroc, son image ne repose pas, au contraire de l’Algérie, sur une guerre de décolonisation, mais sur son « ascendance prophétique » (Chena, 2012). L’opposition entre ces deux pays s’est donc construite sur le tracé des frontières, qui date de l’époque coloniale française (Grimaud, 1984). Cette opposition bloque toujours le projet de l’Union du Maghreb Arabe qui a beaucoup de répercussions économique. La région est la moins intégrée au monde…

Par Ahmed Belkhodja

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