Le Crocodile du Botswanga : « Les Présidents africains riraient en pensant qu’il s’agit du voisin »

Eriq Ebouaney est l’aide de camp du capitaine-président dans « Le Crocodile du Botswanga », la comédie signée par Fabrice Eboué et Lionel Steketee qui sort ce mercredi. Une invitation à plonger, avec toutes les précautions que requiert l’exercice, dans le quotidien d’un dictateur paranoïaque à la tête d’une République bananière. Rencontre avec Eriq Ebouaney dans un marigot très parisien.

Afrik.com : Quelle est la genèse de votre participation au « Crocodile du Botswanga » ?

Eriq Ebouaney :
Fabrice Eboué, qui a écrit le projet, avait envie de retrouver l’équipe de « Case Départ » (précédente collaboration de Thomas Ngijol et de Fabrice Eboué). Il avait envie de la reformer parce qu’il y avait une vraie complicité entre nous, une belle entente. A l’origine, mon rôle était destiné à quelqu’un de plus jeune parce que le personnage du lieutenant Yaya (l’aide de camp du dictateur Bobo Babimbi) devait avoir cette fougue qui donne envie de changer les choses.

Afrik.com : Votre personnage est l’une des rares figures positives du film…

Eriq Ebouaney :
Il est pour la dignité de son peuple, il essaie de faire en sorte qu’il y’ait un gouvernement droit et cohérent. Le lieutenant Yaya ne supporte pas que son pays aille droit dans le mur. Il estime que le capitaine Bobo devient un dirigeant fantoche…

Afrik.com : Un dirigeant auquel il reste tout de même fidèle ?

Eriq Ebouaney :
Oui, parce qu’il essaie, en dépit de tout, de comprendre l’individu. A chaque nouveau rôle, j’explore l’humanité de mes personnages. Rien n’est tout blanc, ni tout noir ! Le lieutenant Yaya a beau ne pas être d’accord avec son chef, il soutient ses décisions jusqu’au bout… mais jusqu’à un certain point.

« Le Crocodile du Botswanga » : le pitch

Prenez un agent de joueur sans scrupules (Didier alias Fabrice Eboué), un jeune footballeur talentueux réclamé par son pays d’origine (Leslie Konda incarné par Ibrahim Koma) et un dirigeant, incarnation ubuesque du pire des dictateurs africains (le président Bobo Babimbi interprété par Thomas Ngijol), mélangez et vous obtenez « Le Crocodile du Botswanga ». Le long métrage est réalisé par Fabrice Eboué et Lionel Steketee. Après « Case départ » (2010), la paire Eboué – Ngijol se retrouve pour une comédie tout aussi grinçante à prendre avec (beaucoup de) recul.

Afrik.com : Même si le lien peut paraître maladroit, on ne peut s’empêcher de voir une filiation politique entre les aspirations de Lumumba, que vous avez incarné, et ceux du lieutenant Yaya. Que vous inspire la politique africaine aujourd’hui ?

Eriq Ebouaney :
Depuis les indépendances, on a l’impression que rien n’a changé. Nous avons toujours ces guerres intestines, les ressources continuent d’être pillées, la Françafrique… Cette emprise du Nord est toujours présente. Au Congo, une grande fête, aux allures d’encensement pour le gouvernement de Denis Sassou N’Guesso, a été récemment « orchestrée » alors que la politique du président congolais n’est malheureusement pas juste pour ses concitoyens puisqu’ils continuent de souffrir. En démocratie, du moins dans ce mot, il y a peuple ! Les peuples africains n’ont pas la considération de leurs chefs d’Etat. Au cinéma, l’héritage du personnage de Lumumba me poursuit. On me propose souvent des rôles dans la même veine. Fabrice Eboué et Lionel Steketee m’ont poussée de nouveau à m’embarquer dans ces eaux connues. Si Lumumba n’avait pas été assassiné, que serait-il devenu ? Un Bobo ou un lieutenant Yaya ?

Afrik.com : « Le Crocodile du Botswanga » est une caricature absolue qui s’appuie sur des rumeurs, des excentricités avérées ou non de dirigeants africains et de leur entourage qui ont défrayé ou défraient la chronique. On ne peut s’empêcher de penser au Cameroun d’ailleurs. C’est une comédie certes, mais vous n’avez pas l’impression parfois que le trait était un peu trop forcé ?

Eriq Ebouaney :
C’est le principe même d’une comédie et cela fonctionne. Quand on pense au « Dictateur » de Chaplin, le trait est exagéré. Pour ce qui est du Cameroun, ce n’est pas parce que nous sommes originaires de ce pays (Ebouaney, Ngijol et Eboué) qu’il s’agit de lui. Le film évoque tout le continent, du Nord au Sud. Certaines informations qu’on a et des « légendes urbaines » que nous avons entendues ont été poussées à leur paroxysme. Parfois, quand on regarde certaines scènes, on se demande si on doit rire ou être gêné. A mon avis, les Présidents africains riraient s’ils voyaient ce film en pensant qu’il s’agit plutôt du voisin. Le scénario du « Crocodile du Botswanga » est le résultat d’un mélange. Ce n’est pas un pays en particulier qui est stigmatisé… d’où le Botswanga.

Afrik.com : Quels sont vos projets ?

Eriq Ebouaney :
Je fais une apparition dans « 3 Days to kill », le film de McG avec Kevin Costner et Amber Heard qui a été tourné en partie à Paris. Courant mai, je commencerai le tournage en Côte d’Ivoire d’un film de Jacques Trabi. Un projet 100% ivoirien qui a le soutien du gouvernement. C’est l’histoire d’un docker, victime d’un vol, qui va se retrouver dans de beaux draps, une sorte de thriller social. Plus récemment, en janvier dernier, Dakar Trottoirs de Hubert Laba Ndao est sorti sur les écrans sénégalais.

Afrik.com : Votre actualité montre que vous partagez votre temps de comédien entre l’Afrique et l’Occident. Quels sont les critères qui prévalent à vos choix ?

Eriq Ebouaney :
Je fais en général un film en Afrique par an que j’essaie de coproduire. En France ou ailleurs, je vais là où il y a des propositions intéressantes. Cependant, les histoires qu’on me propose en Afrique sont souvent plus intéressantes, mais il n’y a pas d’argent. Nous avons toujours su raconter des histoires incroyables mais nous n’arrivons pas à passer le cap parce qu’il faut des moyens pour faire du cinéma.

Afrik.com : Vous êtes déjà producteur. Avez-vous envie de passer à la réalisation pour conduire des projets qui vous tiennent à cœur ?

Eriq Ebouaney :
Non ! Tout simplement parce qu’il faut avoir envie de dire quelque chose de suffisamment fort pour y penser chaque jour. J’aime bien l’idée de raconter les histoires des autres en y apportant ma touche en tant qu’acteur. Quant à la coproduction, il s’agit d’aller chercher des petits sous ça et là pour aider à faire émerger un projet. J’aimerais disposer de moyens financiers plus importants pour avoir un plus grand impact.