Le coup de gueule de Stomy Bugsy

Suite aux incendies dans les garnis parisiens, le rappeur-acteur d’origine cap-verdienne, membre du Ministère AMER, auteur du tube « Mon papa est un gangster », a tenu à interpeller l’opinion.

De notre partenaire Le Gri-Gri International

(…)

Un rapport (le Gri Gri n°38, NDLR) prouve que depuis 2003 le Ministère de l’Intérieur est au courant de l’insalubrité de ces immeubles. Selon toi, quelle est la vraie raison pour laquelle rien ne bouge ?

Stomy Bugsy :
Tout simplement parce que ce sont des Africains qui vivent dans ces taudis. Il n’y a pas à intellectualiser le débat. Beaucoup ont des situations, payent des impôts, etc. Certains sont sur liste d’attente depuis 15 ans ! Il faut que les Africains tapent du poing sur la table, se mobilisent, fassent du bruit, se manifestent. Pas juste « manifestent »… Y’en a marre de faire Bastille-Nation gentiment, calmement. Il faut aller là où ça dérange, devant le ministère de l’Intérieur, manifester sur les Champs-Élysées : 5 000 Noirs sur les Champs ! Quitte à prendre des coups de bâton ou à en donner. On dirait que ce pays s’endort ! Il faut que les personnes d’origine africaine influentes se mobilisent…

À part toi et Sonia Rolland, on n’en a pas vu beaucoup…

Stomy Bugsy :
Franchement, à part Dieudonné, personne. Les gens de la Mairie voulaient l’empêcher d’entrer dans le gymnase où sont les rescapés. Beaucoup ont peur.

Mais peur de quoi ?

Stomy Bugsy :
De perdre leur rotation en radio, leurs acquis, je sais pas moi ! Ils n’en ont rien à foutre ! Quand tu es connu, tu commences à ne plus être en rapport avec le peuple. Tu ne prends plus le métro, mais le taxi… C’est dangereux pour un artiste, un intello, de ne plus prendre le métro ! Tu ne sais plus qu’il y a des gens qui crèvent.

Les rappeurs français sont prêts à faire des chansons sur Mumia Abu-Jamal (ex-Black Panther enfermé dans le fameux couloir de la mort aux USA, NDLR), mais pour Omar Raddad ou pour ces gens, ici, en France, on n’entend personne ?

Stomy Bugsy :
Tu sais, le rap français est, malheureusement, très influencé par le rap américain. Quand tu regardes les clips américains, c’est string et bling-bling…

Oui, mais suite à « Katrina », on a vu Kanye West à la télé, qui a dénoncé le fait que lorsque deux Blancs circulent avec un sac de nourriture, ce sont des « rescapés », alors que lorsqu’il s’agit de Noirs, on les appelle « voleurs »…

Stomy Bugsy :
J’ai vu ça. Ça m’a fait très plaisir. Il a d’ailleurs fait un morceau sur les diamants de Sierra-Leone. Pour une fois ! Un discours ! De la politique !

Comment faire pour que la banlieue s’émeuve du sort réservé à ces Africains et se mobilisent ? On dirait que ça ne les concerne pas…

Stomy Bugsy :
C’est devenu banal. Ça fait même partie du folklore de Paris, des Africains dans des immeubles pourris… Comme s’il y avait une fatalité.

Pourquoi n’y a-t-il pas déjà eu des actions un peu plus virulentes ?

Stomy Bugsy :
Dans son subconscient, l’homme noir a peur. Dès que l’un d’eux s’est levé face à l’oppresseur, il a souvent pris une rafale de balles. De Malcolm X à Amilcar Cabra (leader indépendantiste cap-verdien, NDLR)… Plus la peur des représailles dans les pays d’origine pour ceux qui parleraient ici. Lorsque tu arrives avec une carte de séjour, tu te tais, déjà, à la base. Dès l’aéroport, tu comprends la différence de traitement pour les Africains. Quand j’étais jeune, en garde à vue, on était dix : le flic demandait qui avait les papiers français, et c’était aux autres de morfler. Mais quand je vois « Katrina » aux USA, ça ici… Je suis très croyant. Il y a peut-être là une sorte d’appel du ciel : « Réveillez-vous ! »

Quelle est la réaction du pouvoir dans les pays d’origine de ces gens ?

Stomy Bugsy :
95% des dirigeants africains sont à maudire. Ils adorent voir leur peuple à terre, à genoux, crever de faim. Pourquoi ? Pour s’élever, aller dans les villages avec leur Mercedes, balancer des sacs de riz… J’ai été en Guinée, au Sénégal, en Égypte, au Congo-Brazza. J’ai vu. Combien d’entre eux ont fait l’ENA, des études ici ? Qu’est-ce qu’ils vont aller dire à Chirac ?! Il les a vus pisser au lit ! Franchement, la politique africaine… Quand tu vas faire des concerts en Afrique, il y a le concert pour le peuple, et celui pour le pouvoir.

Toi, tu l’as fait ?

Stomy Bugsy :
J’ai fait les deux. J’ai failli mourir ! Au Congo-Brazza, on m’amène dans un hôtel super luxueux, devant Sassou. Il y avait un défilé de jolies filles pour lui ! J’ai pris le micro et je l’ai interpellé. Tous les artistes africains lui léchaient les bottes : « Son Excellence ! Ma révérence ! Son Altesse royale ! » Moi j’ai dit : « Il y a plein de morts ici, Denis, ils sont où les responsables ? » Il était fou ! Son fils l’a calmé.

Tu penses qu’il y aura des enquêtes sur les responsabilités ?

Stomy Bugsy :
Il faut qu’on entende aussi bien Tibéri que Delanoë, le gouvernement… Il faut que ces gens payent pour ces listes d’attente depuis 1991. Ils ont choisi de donner les appartements à d’autres gens !

Tu voudrais entendre qui ?

Stomy Bugsy :
Yannick Noah et Zidane. Eux, d’un mot ils changent tout. Quand on me demande la différence entre un « Black » et un « Nègre », je dis : Noah, c’est un « Black », moi je suis un « Nègre ». J’aime bien Noah, humainement, mais qu’il se réveille ! « Mets des chaussures et tape du poing ! Les gens t’aiment, mon frère ! T’es un enfant béni. Tu fais des chansons de merde qui cartonnent, tu as gagné à Roland-Garros, alors sers à quelque chose ! » Idem pour Zidane.

Propos recueillis par Grégory PROTCHE