Le cinéma africain se montre

Les Fespakistes, documentaire tourné par François Kotlarski et Eric Münch pendant les Fespaco 1999 et 2001, s’intéresse au sort du cinéma africain. Des cinéastes, des techniciens, des acteurs disent pourquoi ils font ce métier et le jugent. Difficultés et espoirs.

Le Fespaco, le festival panafricain du cinéma et de la télévision, se déroule tous les deux ans à Ouagadougou. C’est donc durant cette période et face aux participants de la manifestation que François Kotlarski et Eric Münch, deux cinéastes français, ont posé leur caméra. Défilé de visages connus et moins connus. De l’évocation enjouée de leur passion pour le septième art en coups de gueule, le documentaire est une véritable photographie de la situation du cinéma en Afrique.  » C’est aussi le regard des cinéastes sur eux-même, sur leur travail et la reconnaissance de celui-ci « , présentent les deux réalisateurs français.

Singuliers combats

 » Je filme des images. Je ne sais pas pourquoi je filme mais c’est un combat. L’essentiel est que je ne tombe pas « , déclare Mohammed Camara. Première évidence en regardant Les Fespakistes, la passion du cinéma est belle et bien présente chez tous les cinéastes africains. Le cinéma, c’est leur vie et tous le disent. Il fait partie d’eux, de leur univers quotidien. Et tout comme  » l’eau coule dans son sens « , ces artisans de l’image en 35 mm se réalisent pleinement dans leur art. Mais à quel prix !

Devant la caméra de François Kotlarski et d’Eric Münch, les mots mais aussi les regards des cinéastes suffisent à dire toute la difficulté d’exercer un tel métier en Afrique.  » Je suis cinéaste originaire d’un pays où il n’y a pas de producteurs, où la distribution n’existe pas. Il n’y a pas de salles de 35 mm…Malgré tout je suis cinéaste quoi ! « , dit quelque peu résigné Mweze N’Gangura, un réalisateur congolais. Kitia Toume, beaucoup plus radical, s’écrie :  » Faire un film en Afrique, quelle gageure ! « .

Manque de moyens et de matériel, retard technologique, blocages au niveau politique, les cinéastes dénoncent et condamnent l’indigence de l’industrie cinématographique. Mais quelques minutes plus tard, ils réaffirment, sublimes dans leur entêtement, leur volonté de continuer à se battre et à faire des films.

Message cinématographique

Le cinéma africain, un combat ? Tous le répètent au long des 52 minutes que dure le documentaire. Et puisque c’est un combat, certains ont décidé d’en faire une arme. Le Tunisien Nasser Ktari explique que son cinéma a été très tôt  » l’expression d’un complexe « , celui du colonisé qui se bat pour défendre son pays et exprimer la volonté de son peuple. Quant à Nabintou Coulibaly elle fait du cinéma social, pour montrer l’excision, la polygamie, etc. D’autres enfin s’en servent à des fins politiques.  » Le cinéma c’est l’arme qui pourra dire non à ces responsables irresponsables qui pensent que tout leur est permis « , fustige Adama Roamba.

C’est en effet aux africains eux-même de veiller à l’image de l’Afrique. De témoigner de leur réalité en montrant leur vérité toujours peu ou mal rendue.  » On ne connaît de l’Afrique que ce qui est montré sur CNN. Des bouts d’extraits qui durent entre 10 secondes et 2 minutes.(…) L’Afrique ce n’est pas que le sida, la famine et la pauvreté « , revendique Jane Griffith, une productrice sud africaine.

Un cinéma indépendant ?

Il est également temps que l’Afrique défende sa culture car le danger de la voir disparaître est tangible.  » On est en train de perdre notre culture. Au lieu de se connaître, les jeunes se tournent vers la culture européenne qui n’est pas du tout la nôtre « , regrette Cheikh Amala Keita. Excepté dans des festivals comme le Fespaco, le cinéma africain n’a pas de visibilité. Non seulement sur les autres continents mais aussi chez lui puisque les télévisions nationales ne donnent pas la chance aux films locaux d’avoir ne serait-ce qu’une existence télévisuelle.

Mais plus que le problème d’intérêt du public, c’est l’indépendance du cinéma africain qui se trouve remise en cause.  » Le cinéma africain est un cinéma négropolitain, entièrement produit par la France, la Grande Bretagne voire l’Allemagne. Il est à connotation d’acculturation car le bailleur de fonds veut malgré tout faire passer le message occidental « , souligne Massey Niam. L’idée d’une nouvelle forme de colonisation est même évoquée par Newton I Aouaka.

 » Même un congrès sur le cinéma africain c’est l’Europe qui le finance ! Où va t’on ? La solution sera endogène ou ne sera pas ! On ne peut pas continuer à consommer sans produire, créer distribuer. C’est de ça qu’il s’agit sinon l’Afrique disparaîtra « , fulmine Cheikh N’Gaïoba. L’Afrique est invitée à prendre se responsabilités et à se réveiller.

Optimistes malgré tout

Le documentaire qui jusque là était une simple photographie de l’état du cinéma africain prend soudain des allures de manifeste. Coups de gueules, remises en question et critiques se font la part belle. L’assistanat en prend pour son grade. Certains proposent des solutions.  » Créons nous-même nos maisons de la culture, nos théâtres pour donner la possibilité à nos auteurs et nos acteurs de travailler « , s’enthousiasme Gérard Essomba. Ce qui n’empêche pas les artisans du septième art de s’interroger : comment se fait-il que les budgets sport soient si conséquents quand ceux de la culture se réduisent comme peaux de chagrin ?

Cependant, une chose rassure tous ces faiseurs d’images : la relève est là bien que le parcours soit semé d’embûches. Adama Drabo parle de son projet  » Compte à rebours « . Après avoir formé 6 producteurs et 6 scénaristes, il s’apprête à former 6 réalisateurs. Ainsi tous pourront travailler ensemble et réaliser leurs rêves : faire des films. Les Fespakistes, formidable travail de mémoire sur le cinéma, c’est l’histoire de tous ces Sisyphe africains qui ne désespèrent pas pour notre plus grand bonheur. Rendons leur donc hommage car comme le dit Massao Traore :  » tous ceux qui font le cinéma africain peuvent être applaudis. C’est sûrement un des cinémas les plus difficiles à faire au monde « .