Le Celte noir prend la plume

Kofi Yamgnane, Togolais naturalisé français, est le symbole de l’intégration réussie : premier maire noir de France, secrétaire d’Etat et député, il a mis sa culture africaine au service de la France. Aujourd’hui, il explore dans un livre, à la lumière de son expérience, les relations entre la France et le Continent africain.

Ingénieur des mines togolais naturalisé français en 1975, Kofi Yamgnane est devenu, en 1989, le premier maire noir de France. Il a été deux fois Secrétaire d’Etat aux Affaires sociales et à l’Intégration, dans les gouvernements d’Edith Cresson et de Pierre Bérégovoy. Il est aujourd’hui conseiller général, conseiller régional et député dans le Finistère. Après avoir publié Droits, devoirs et crocodile en 1992 et participé à l’ouvrage collectif Combattre le Front national en 1995, le  » Celte noir  » vient de sortir Nous grandirons ensemble (éditions Robert Laffont). Une réflexion sur les relations entre l’Afrique et l’Europe.

Afrik : Après Kofi Yamgnane le politique, Kofi Yamgnane l’écrivain…

Kofi Yamgnane : Ce livre est une tentative de remboursement de la dette que j’ai vis-à-vis de l’Afrique. Je ne me sens pas très clair avec moi-même d’avoir choisi de vivre ici et pas là-bas. Je considère avoir une dette envers tout le Continent car je ne me sens pas plus Togolais que Burundais ou Congolais. Je me dis souvent : tu pourrais retourner là-bas pour aider, la France n’est pas à un ingénieur ou un élu prêt. Ce livre me sert à exorciser mon inconfort envers l’Afrique.

Afrik : Quel regard portez-vous sur l’Afrique d’aujourd’hui ?

Kofi Yamgnane : Mon livre est un cri d’alarme, de colère, de rage et d’espoir. L’Afrique est un continent qui vit difficilement. Après les indépendances, elle représentait 10% des échanges commerciaux, en 2000, elle en représente moins de 1%… L’état des lieux n’est pas brillant, que ce soit sur le plan économique, qui est un échec, ou politique où l’absence de l’Etat de droit et de la démocratie est très nette. Socialement ce n’est pas mieux : de nombreux pays connaissent des années blanches dans l’éducation, il y a le sida, la faim, les guerres… On peut chercher les responsabilités dans les deux siècles d’esclavage puis les deux siècles de colonisation qu’a connus l’Afrique mais il y a aussi des responsabilités internes comme la corruption et la mal gouvernance.

Afrik : Y-a-t-il une solution à cette situation ?

Kofi Yamgnane : Le développement de l’Afrique doit venir de l’intérieur. Le système de coopération bilatérale a montré ses limites. Il faut une décentralisation de la coopération, une coopération de peuple à peuple. Lorsque j’étais au gouvernement, j’avais proposé que l’on transfère 10% de l’aide officielle d’Etat à Etat vers les ONG pour mettre en place des micro-projets concrets dans les villages comme la construction d’un dispensaire ou d’une école. On ne l’a malheureusement fait qu’une fois. Je voulais aussi qu’on monte les crédits globaux de la coopération. Il s’est passé l’inverse, ils ont baissé depuis…

Afrik : Et du côté africain ?

Kofi Yamgnane : Il faut d’abord réduire de façon drastique les effectifs et les effets des armées. L’armée joue, en Afrique et en l’absence d’Etats de droit, un rôle qui n’est pas le sien. Souvent mal payés, les militaires vivent de racket sur la population. Il faut que les armées africaines comprennent que ce sont les urnes qui désignent les chefs. Regardez ce qui se passe en Côte d’Ivoire : les mutins qui s’opposent à un président élu, ce n’est pas normal. Ensuite, il faut considérer avec plus d’attention les jeunes et les femmes, vaincre la pauvreté et assurer une formation de qualité.

Afrik : Vous êtes ingénieur de formation, comment avez-vous atterri en politique ?

Kofi Yamgnane : Je suis « tombé » en politique. Tout est parti du village de Saint-Coulitz, une commune de 350 habitants. Quand on est immigré, on est peu enclin à se présenter spontanément à des élections mais ce sont les habitants de Saint-Coulitz qui sont venus me chercher pour que je sois leur maire. J’ai apporté à la commune ce que l’Afrique m’a donné et enseigné : la conciliation, le dialogue, la discussion pour éviter les affrontements.

Afrik : C’est comme cela que vous avez créé le premier Conseil des sages…

Kofi Yamgnane : Oui. Vu mon âge, mes parents ne comprenaient pas qu’on ait fait de moi un chef de village, ils m’ont demandé de m’entourer de sages et c’est ce que j’ai fait. Le Conseil des sages regroupe des retraités de la commune et travaille en étroite collaboration avec la municipalité, donnant son avis sur tous les sujets. Aujourd’hui, ce genre d’instance se multiplie en France. J’en ai installé un à Saintes la semaine dernière et je vais faire de même à Besançon demain. C’est la preuve que l’Afrique peut apporter quelque chose à la France.

Afrik : Vous êtes le premier Noir de France à avoir été élu maire, en 1989. Depuis, il semble ne pas y avoir beaucoup plus de Noirs en politique en France.

Kofi Yamgnane : Rien n’a changé depuis cette époque ! Depuis que je ne suis plus maire, il n’y a pas d’autre Noir à ce poste. Il y a un seul Noir aux Conseils généraux et c’est moi ! Il n’y en a pas un au Sénat, à part nos compatriotes d’Outre-Mer. Je ne suis pas un exemple car le propre d’un exemple c’est qu’il peut être reproduit à l’infini. Avant, je me disais : ce que j’ai fait, d’autres peuvent le faire aussi, mais ce n’est pas vrai. Quand je suis arrivé en France en 1964 pour mes études, j’ai pu rester ensuite dans le pays sans problème. Aujourd’hui, il n’y a plus de Kofi Yamgnane possible.

Afrik : Pourquoi ?

Kofi Yamgnane : La France est beaucoup plus répressive, elle s’est fermée sur elle-même. Il y a bien sûr la situation économique qui est plus difficile. Mais je crois surtout que le discours de Le Pen a pénétré toutes les couches de la société et tous les partis politiques, sans exception. Dans l’esprit des gens aujourd’hui, l’immigration se résume à la violence.

Afrik : Quelle est votre position sur la régularisation des sans-papiers ?

Kofi Yamgnane : Il faut régulariser tous les sans-papiers et ne pas confier cela au préfet en faisant du cas par cas. C’est la loterie générale. Les préfectures sont plus ou moins bien équipées pour gérer les régularisations, les interprétations de la loi diffèrent… Nous avons réussi à créer une catégorie de personnes qui ne sont ni expulsables ni régularisables. Les « ni-ni ». Les sans-papiers représentent aujourd’hui 0,1% de la population française : il faut régulariser ceux qui sont là et réguler les flux pour éviter que la mesure n’attire pas trop de monde.

Afrik : Avez-vous une influence au sein du Parti socialiste ?

Kofi Yamgnane : Très infime !

Commander son livre : Nous grandirons ensemble éditions Robert Laffont