Le Bénin à l’école du cinéma

L’Afrique de l’Ouest a enfin une école de cinéma. Grâce à la pugnacité du réalisateur et directeur de la photographie Valerio Truffa, l’atelier FIWE, basé au Bénin, accueille 15 élèves depuis le mois de septembre. Après trois ans de formation, le son, l’image et la réalisation n’auront plus de secrets pour eux. Objectif de l’école : former des techniciens de haut niveau dont le continent manque cruellement.

Valerio Truffa a plusieurs casquettes. Il est directeur de la photographie, a réalisé une dizaine de films et travaillé en tant que chef opérateur sur plus de 60. Il a été éclairagiste au théâtre, décorateur, a passé un diplôme d’architecte… Il donne des cours à Paris, à l’Ecole Louis-Lumière et à la Fémis, l’école supérieure des métiers de l’image et du son. Amoureux de l’Afrique, et plus particulièrement du Bénin, il vient d’ouvrir la première école de cinéma de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest et de la sous-région, l’atelier FIWE. Cette dernière est une émanation de l’association Les Lumières du Regard que Valerio a fondée en 1988. L’école est placée sous la tutelle du ministère de la Culture et de l’Enseignement supérieur et du Centre national de la cinématographie du Bénin (en coopération avec le Centre national de la cinématographie en France).

Afrik.com : Comment est née l’idée de l’école ?

Valerio Truffa :
Mon projet d’enseigner le cinéma en Afrique remonte à 1998. J’ai découvert le Bénin lors du tournage d’un long-métrage. Sur ce film, travaillaient des techniciens burkinabés qui n’étaient pas vraiment au point. Ils ne savaient pas poser une perche ni faire un travelling… Cela renforçait l’image d’un cinéma africain « folklorique ». Ce qui est dommage. Les Africains ont beaucoup de choses à dire mais ils manquent de technique. Il y a beaucoup d’improvisation ! Une fois le film terminé, j’ai pensé à l’idée des cours. Je suis resté quelques temps au Bénin car je suis tombé amoureux d’une Béninoise qui est devenue ma femme. J’ai organisé quelques stages au Centre culturel français de Cotonou, la chaîne de télévision LC2 m’a demandé de former des techniciens. Puis je suis revenu en France pour trouver les appuis, les sponsors et organiser l’école ! J’ai attendu 2 ans pour pouvoir tout mettre en place.

Afrik.com : Et aujourd’hui ?

Valerio Truffa :
Les cours viennent de commencer ! J’ai acheté un terrain entre Ouidah et Alladah et construit l’école sur mes fonds personnels. Ensuite, je me suis mis à la recherche des élèves… J’ai organisé un concours d’entrée en août dernier et j’ai sélectionné 15 personnes. Il faut un bac + 2 et les étudiants repartent avec un niveau master. J’ai deux élèves qui viennent des filières scientifiques, les autres ont fait des sciences humaines. Et j’ai trois jeunes filles. Quand ils se sont présentés, ils voulaient tous être réalisateurs. Ils avaient un rêve hollywoodien, un fantasme. Pendant les 3 ans de formation, ils feront de la réalisation mais pas seulement. Car je leur ai expliqué qu’un réalisateur sans techniciens ne fait rien. Ils ont chacun un don pour quelque chose et l’école va révéler ce don. Ils ont déjà commencé à se frotter à la réalité en touchant la pellicule, en la scotchant, en manipulant les bancs de montage… Depuis le début des cours, nous avons observé des écarts de niveau entre les élèves et nous allons faire 6 mois de remise à niveau, notamment en maths, physique et chimie. Je prévois 40 semaines de cours par an mais en fait, c’est un peu plus car ils travaillent aussi sur des tournages qui ne sont pas compris dans les heures de cours.

Afrik.com : Quel est le prix de votre formation ?

Valerio Truffa :
20 000 FCFA par élève et par an. Pour le moment, les élèves paient leur formation et j’ai payé de ma poche pour ceux qui n’en avaient pas les moyens. Mais j’aimerais bien que le gouvernement béninois m’aide et leur donne des bourses. Pour le moment, l’école vit avec mes fonds propres et les fonds de l’association. Je pense qu’elle peut devenir autonome en quelques années car j’ai le soutien de nombreux partenaires : Union Européenne, Unesco, gouvernement du Bénin, ainsi que des sponsors privés. Sur 3 ans, je dois trouver 856 000 euros. Ce n’est même pas le prix d’un long-métrage en France…

Afrik.com : Et côté matériel et professeurs ?

Valerio Truffa :
L’école est déjà bien équipée : tables de montages, ordinateurs, logiciels, caméras vidéo et cinéma, DV, lecteur beta… Mais je veux montrer qu’avec de la rigueur et du sérieux on travaille bien même avec peu de matériel. J’assure une partie des cours, j’ai un professeur pour les maths et les sciences et un autre pour les cours d’optique, de français et d’anglais. Pour le son et le montage, les professeurs viendront de France par quinzaine.

Afrik.com : Quels sont vos objectifs ?

Valerio Truffa :
Pour éviter le ghetto cinématographique, il faut arrêter de pardonner les erreurs techniques du cinéma africain. C’est pour cela qu’avec cette école, je veux faire le ménage. Cela dérange beaucoup de monde. Si des personnes sortent formées et compétentes de ma formation, ceux qui « bricolent » vont se faire repérer… Mon but est de former de vrais techniciens de cinéma, au niveau des normes internationales, et leur donner envie de travailler dans leur pays. D’un autre côté, j’espère aussi aider les productions étrangères à trouver de bons techniciens sur place, ce qui réduirait leurs coûts et permettrait aux locaux de travailler.

Afrik.com : Existe-t-il d’autres écoles de cinéma dans la sous-région ?

Valerio Truffa :
Non. Dans les années 70, il y a eu un essai au Burkina Faso. Une école qui a tenu quelques années, financée par des fonds français. Toujours au Burkina, le réalisateur, scénariste et producteur Gaston Kaboré a monté une structure, Imagine, et a démarré des cours de scénario au début de cette année. Il y a eu une tentative au Cameroun aussi, mais surtout pour la vidéo, ainsi qu’au Niger, avec des stages organisés par l’association Clap Noir. En revanche, en Afrique du Sud, la National film and video foundation, à Johannesbourg, m’a contacté pour que l’on travaille ensemble.

Afrik.com : Mises à part vos attaches personnelles à ce pays, le Bénin est-il un bon choix pour monter cette école ?

Valerio Truffa :
C’est un choix qui a été fait par hasard mais qui se révèle être merveilleux ! Le Bénin est l’un des pays les plus stables de la région, il est culturellement très riche. C’est un pays d’artistes, c’est le quartier latin de l’Afrique de l’Ouest.

Afrik.com : Vous avez d’autres projets ?

Valerio Truffa :
En ouvrant l’école, je me suis dit qu’il ne fallait pas laisser de côté ceux qui n’avaient pas un bac +2 où qui n’avaient pas les moyens de suivre une formation longue. J’ai créé 52 ateliers-stages de 3 jours par semaine pendant un mois maximum, payants ou non, pour initier à la réalisation, au montage virtuel, à l’éclairage, à la prise de son. Et comme je veux aussi intéresser les enfants au cinéma, en juillet dernier, j’ai formé 15 maîtres d’école à l’analyse de films et à l’utilisation de l’outil vidéo. Dix écoles-pilotes ont été choisies dans la région Atlantique et à partir de mars 2005 les enfants, initiés par leurs maîtres, tourneront eux-mêmes leur film. Et les 10 films seront projetés au mois de juin. Les classes comptent 60 enfants, qui ont entre 6 et 11 ans. Ça va être un gros travail ! J’ai aussi créé une maison de production sur place pour produire les futurs réalisateurs du Bénin… qui sortiront de mon école ! Premier film produit : La famille, un long-métrage d’Ismaïla Salahou qui se passe à Cotonou. Le tournage commencera en 2005 et mes élèves feront partie de l’équipe technique.

Afrik.com : Un souhait ?

Valerio Truffa :
Que les élèves viennent des pays frontaliers, de la sous-région et même de plus loin, comme Djibouti ou Madagascar !

 Valerio Truffa présentera ses différents projets lors du Festival du film d’Amiens (5-14 novembre).

 Les Lumières du Regard/Atelier FIWE

21, rue Alexandre Dumas – 75011 Paris

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