Le bataillon des guitaristes

Le bataillon des guitaristes, documentaire d’Eric Beauducel, retrace l’épopée des soldats des îles françaises du Pacifique, engagés volontaires pendant la deuxième Guerre mondiale. Un très bon film, évoquant un sujet méconnu et primé au dernier Festival international du film documentaire océanien (Fifo 2005).

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux et sentaient bon le sable chaud de leurs îles respectives. Guerriers kanaks, fiers Maoris ou courageux Créoles, ils se sont embarqués un jour de mai 1941 pour défendre la France. C’est ce que raconte le documentaire d’Eric Beauducel, Le bataillon des guitaristes, qui mêle images d’archives, analyses d’historiens et témoignages d’anciens soldats, souvent drôles malgré le sujet, généreux et touchants. A l’annonce de la défaite française face à l’Allemagne et de la signature de l’Armistice en 1940, c’est la consternation dans les îles françaises du Pacifique. Les Kanaks de Nouvelle-Calédonie, engagés volontaires dès la première Guerre mondiale, n’acceptent pas cette défaite. Pas plus que les chefs maoris qui prennent l’Armistice comme une douche froide.

L’appel du général de Gaulle à l’Océanie trouve suffisamment d’écho pour que naisse l’idée de former une unité nouvelle pour libérer la France. « Tout le monde voulait partir », se souvient un survivant. L’élan patriotique le dispute alors, chez les jeunes gens, à la curiosité de découvrir la France et à une forte envie d’ailleurs. « Je voulais voir Paris », dit l’un d’eux. « On voulait échapper à la vie fade des îles », renchérit un autre. C’est le lieutenant-colonel Félix Broche qui met en place ce bataillon « très peu orthodoxe » et le conduit au feu.

De Bir Hakeim au débarquement de Provence

De nombreux soldats, comme on le voit sur les images d’archives, vont réchauffer les traversées en bateau et les veillées d’armes avec leurs guitares, leurs danses et leurs chants, d’où le surnom un peu moqueur du bataillon. Pour autant, ces hommes vont vite en imposer par leur courage. Ils sont d’abord 300 à quitter Tahiti, ensuite rejoints par un deuxième contingent du même nombre. Direction Sydney, en Australie, pour l’entraînement. Puis départ pour la Syrie, le Liban, l’Egypte et la Libye. La bataille de Bir Hakeim sera leur baptême du feu. Dans un désert qui n’offre aucun abri, ils sont mitraillés par l’aviation allemande, manquent d’eau et combattent aussi les tempêtes de sable. Le bataillon enregistre son premier mort, dont les anciens se souviennent avec émotion. Puis c’est au tour de Félix Broche, que « les Tahitiens appelaient ‘papa’ », de disparaître dans les sables de Bir Hakeim.

Après un mois de repos, une autre bataille féroce les attend : El Alamein, en Egypte. Puis ils participent à la libération de la Tunisie et embarquent pour l’Italie, où ils montent à l’assaut de la Ligne Gustave, marchent sur Rome et prennent Sienne. A Brindisi, ils s’entraînent pendant 3 mois à balles réelles pour le débarquement de Provence. Dans le film, les souvenirs fusent sur cette période : « On s’est dit : ‘on va enfin débarquer chez nous !’ ». Ou « Je connaissais mieux la France que la Nouvelle-Calédonie ! »

« Une belle épopée parsemée de croix blanches »

Malgré cet enthousiasme, les combats, comme à Hyères, dans le Sud de la France, sont difficiles pour ces hommes désormais habitués au désert et qui détestent les opérations de « nettoyage » dans les villages et les maisons. Le bataillon remonte le Rhône. Et tombe sur deux ennemis : les Allemands et la neige, qui leur coupe tous leurs moyens… « Le froid, c’était très dur », admettent en chœur les enfants du soleil. Avant, enfin, d’entrer dans Paris. Mais l’épopée des soldats-guitaristes ne s’arrête pas là. Oubliés par une patrie peu reconnaissante, habitant trop loin de l’Europe pour être rapatriés dans les trois mois réglementaires, ils vont errer pendant un an avant que la France, enfin, se décide à les renvoyer à leurs lagons. Il leur faudra encore 72 jours de traversée pour retrouver leurs îles.

Ils sont 600 à être partis la fleur de tiaré au fusil. 249 seulement en sont revenus. Ce fut « une belle épopée parsemée de croix blanches », comme l’indique le film. Le bataillon des guitaristes a reçu le Prix du documentaire historique au dernier Festival international du film documentaire océanien (Fifo 2005). Pour Hervé Bourges, le président du jury de cette deuxième édition qui s’est tenue à Papeete, en Polynésie française, du 26 au 29 janvier derniers, ce documentaire parle d’une « histoire originale que personne ne connaît en France ». Le film d’Eric Beauducel a été remarqué parmi plus de 30 heures de programme. Déjà diffusé sur le réseau Outre-Mer, il est programmé le 14 juin prochain sur France Ô.

 Le bataillon des guitaristes, d’Eric Beauducel (2004, 70 minutes), Prix du documentaire historique – Fifo 2005.

Soirée spéciale Fifo le 14 juin sur France Ô.

La prochaine édition du Fifo se déroulera du 25 au 28 janvier 2006 à Papeete, à la Maison de la Culture.