La « vision africaine » de Ségolène Royal

Ségolène Royal exprime dans les colonnes de Témoignage Chrétien un « Projet pour l’Afrique » en rupture avec le pacte néocolonial…

Ségolène Royal a choisi d’exprimer son projet politique pour l’Afrique dans les colonnes de l’hebdomadaire français Témoignage Chrétien, né au coeur de l’Occupation de la France par les Allemands, et journal symbole de la Résistance française ainsi que des combats de la décolonisation au cours des décennies qui suivirent. Ce choix en lui seul est un symbole, celui d’une rupture claire avec le « pacte néocolonial » de la Françafrique, qu’elle dénonce avec clarté avant d’exposer sa propre vision pour les relations entre la France et notre continent. Bonnes feuilles.

Le bilan à charge des années Chirac…

« L’Afrique, dans l’extrême diversité des situations qui la caractérise, est en pleine mutation. Le parallèle avec la politique africaine de la France, figée dans une coupable immobilité n’en est que plus cruel. Cela doit changer dès 2007. Depuis bientôt cinq ans, la droite française est en effet à l’origine de désordres sans précédent sur le continent africain. La conception de la Présidence de la République de Jacques Chirac y est pour beaucoup. En privilégiant systématiquement les amitiés personnelles au détriment de l’intérêt général, la pratique présidentielle a terni l’image de notre pays, qui se trouve associé dans l’esprit des Africaines et des Africains aux régimes les plus contestables du continent. La France doit à nouveau porter en Afrique un message de démocratie, de solidarité, de paix et de défense des droits de la personne humaine, sans qu’il soit possible d’opposer à cette ambition la réalité des interventions de notre pays. »

…Et la continuité dans laquelle s’inscrit Nicolas Sarkozy

« De ce point de vue, les récentes déclarations du candidat de l’UMP qui s’inscrivent sans retenue, dans les mêmes réseaux que le Président Jacques Chirac, ne sont pas de nature à rassurer nos concitoyens qui souhaitent que notre pays demeure fidèle à ses valeurs de solidarité internationale, de promotion de la démocratie et de consolidation de l’Etat de droit. »

« Les Africains sont malheureusement les premières victimes de cette politique de la « Françafrique ». La multiplication des interventions militaires improvisées au profit de régimes réputés amis au Tchad ou en Centrafrique, nous détourne des objectifs de développement qui devraient être prioritaires. Faute d’avoir incité les régimes les plus fermes à s’engager dans la voie de la démocratisation et du respect des droits humains, nous nous trouvons réduits à intervenir militairement dans la précipitation pour éviter des prises de pouvoir par la force. Mais c’est en amont que nous aurions dû agir pour favoriser le dialogue politique et la participation de l’opposition et de la société civile africaine au jeu démocratique. »

Une nécessaire transparence

« D’une part, les termes de nos accords de défense et de coopération militaire avec plusieurs pays africains devront être clarifiés et si besoin renégociés. Notre politique étrangère doit être conduite dans la transparence. Je propose donc que nos accords de coopération, et notamment nos accords de défense et de coopération militaire soient examinés par le Parlement. Il s’agit d’un engagement nouveau mais nécessaire. Les citoyens français ont le droit d’être informés des buts poursuivis par nos programmes de coopération et des raisons de l’engagement de nos forces armées sur le continent africain. Je propose qu’un débat à l’Assemblée nationale soit obligatoire en cas d’intervention armée dans un conflit sur le continent africain. Il faudra aller au-delà et je retiens votre proposition de mettre en place une délégation parlementaire aux négociations et à la coopération internationales. Cette délégation permettra non seulement de mettre en débat les grandes orientations de la politique de coopération, elle devra aussi contribuer à clarifier le rôle des différents acteurs engagés dans la coopération : services publics, collectivités locales, entreprises et ONG. »

La reprise de l’héritage mitterrandien du Sommet de La Baule…

« D’autre part, notre coopération devra faire des efforts particuliers pour consolider la société civile africaine et renforcer les mécanismes contribuant à l’émergence de la démocratie. À l’évidence, les ONG françaises et européennes ont un rôle particulier à jouer dans ce domaine. Je souhaite que nous développions une ligne de programme spécifique accessible aux ONG françaises et à la société civile africaine, en valorisant les enseignements du programme Démocratie et droits de l’Homme mis en œuvre par l’Union européenne, programme avec lequel nous gagnerions à développer des synergies. Cet aggiornamento politique me semble constituer la première étape de la rénovation de notre politique en direction de l’Afrique. »

Une nouvelle démarche vers le développement

« Nous devons aussi innover pour accompagner le continent sur la voie d’un développement durable. La pauvreté reste endémique. L’espérance de vie régresse dans les pays frappés par le sida et le paludisme. La croissance urbaine crée de graves déséquilibres. La condition des femmes est trop souvent bafouée. Je voudrais suggérer ici plusieurs pistes d’action.

Nous devons veiller à préserver les capacités des pays africains à vivre de l’exploitation durable des ressources dont ils bénéficient sur leur territoire. Il n’est pas acceptable que certaines entreprises. dont certaines ont leur siège en France, procèdent à un véritable pillage de ces ressources en privant les Africains des plus values qui permettraient le décollage économique. Il est encore plus préoccupant de constater que le pillage de ces ressources, en appauvrissant les populations, force certains à l’émigration vers l’Europe. Il serait plus intéressant d’éviter ces pillages et d’encourager l’économie locale au bénéfice de populations qui, dès lors, préféreraient vivre et prospérer dans leur propre pays. »

Une exigence de déontologie économique inspirée par l’OCDE

« Nous devons plus généralement encourager voire contraindre les entreprises à s’engager sur une éthique de responsabilité sociale et environnementale en veillant a minima qu’elles respectent les codes de conduites édictés par exemple par l’OCDE. A ce titre, je soutiens l’initiative « Publiez ce que vous payez » qui propose d’imposer aux industries extractives de rendre publiques les sommes versées aux Etats pour l`exploitation de leurs ressources naturelles. Les citoyens africains ont le droit de savoir ce que leurs gouvernements perçoivent des compagnies étrangères et les consommateurs français doivent pouvoir s’assurer que l’essence qu’ils achètent n’entretient pas un régime despotique. Nos pratiques doivent évoluer: la transparence, c’est la modernité, l’opacité actuelle l’archaïsme. La première condition du développement est de ne pas gâcher les atouts humains dont un pays dispose. Je constate que les pays qui investissent le plus dans l’éducation. en particulier celle des jeunes filles et qui respectent le plus les droits des femmes sont aussi ceux qui réussissent le mieux.

Pensons au rôle qu’ont pu jouer les femmes dans l’émergence de pays tels que le Cap Vert, la Tunisie ou l’Afrique du Sud… L’éducation joue aussi un rôle clé pour la prévention de la diffusion des pandémies. Enfin, l’amélioration de la condition des femmes africaines passe par le soutien aux mouvements qui luttent contre l’excision, pour le droit des femmes à maîtriser leur corps et leur fécondité, ainsi que par le renforcement de la participation des femmes à la représentation politique. »

La santé et l’éducation comme priorités

« Pour valoriser les atouts humains de l’Afrique il convient aussi de préserver la santé des populations africaines. Le sida entraîne de terribles régressions. Les exemples sont nombreux en Afrique australe: en Zambie, l’espérance de vie a ainsi régressé de dix ans dans les dix dernières années.

Les pays en développement ont obtenu à Doha le droit de copier ou d’importer des médicaments génériques pour leur politique de santé publique, mais, de facto, ils ne peuvent utiliser ce droit, en raison des mécanismes juridiques très contraignants qui ont été fixés sous la pression des laboratoires pharmaceutiques. Ces obstacles doivent être levés et la France doit s’engager à soutenir effectivement l’accès aux médicaments des pays pauvres. Mais les médicaments seuls ne peuvent suffire. Sans médecins pour les dispenser, sans réseaux de santé, ils n’atteindront pas les malades et l’on ne pourra endiguer l’épidémie de sida. De ce point de vue, comment ne pas être alarmé par l’extraordinaire proportion de médecins formés en Afrique qui exercent en Europe. Cette proportion atteint 30% dans certains pays. »

Une claire opposition à « l’immigration choisie »

« Le projet d’immigration choisie défendu par le candidat de l’UMP va aggraver cette tendance et, je le dis avec gravité, contribuer à affaiblir des systèmes de santé déjà fragiles.

Je propose pour ma part d’agir en responsabilité en ne pillant pas les ressources humaines qui sont vitales pour ces pays. Je propose, à l’inverse, de faciliter les allers et retours des médecins d’origine africaine afin qu’ils puissent exercer dans leur pays d’origine et participer à la formation de jeunes médecins tout en conservant des connexions en France leur permettant de poursuivre l’approfondissement de leurs compétences.  »

Un renforcement de l’aide

« Je souhaite que notre nouvelle politique de co-développement s’appuie plus directement sur les acteurs de terrains. Dans ce cadre, je propose de rénover nos méthodes de coopération notamment en valorisant davantage le travail des ONG en portant à 5% comme c’est le cas ailleurs en Europe le pourcentage de l’aide française qui sera mise en oeuvre par leur canal. Ne privatisons pas l’aide publique au développement, rationalisons le dispositif français de coopération encore trop éclaté ! Mobilisons davantage la coopération décentralisée, qui permet à des collectivités françaises de collaborer directement avec des collectivités africaines, car, au-delà des transferts d’argent, c’est aussi de capacités d’action autonomes dont les pays africains ont besoin. Mobilisons davantage les migrants et leurs compétences ! Mobilisons les jeunes qui souhaiteront effectuer un service civil à l’étranger ! Dans ce domaine de la coopération, comme dans bien d’autres secteurs, la France devra aussi contribuer à renforcer les politiques européennes pour une solidarité plus efficace et une contribution plus significative au développement durable du continent africain.

Enfin, au delà de cette optimisation des moyens et des politiques, je veux aussi que nous réfléchissions à une taxation des transactions financières pour accroître le financement du développement. Enfin, conformément au projet du PS, nous porterons progressivement le montant de l’aide publique à 0,7% du PlN, pour remplir les engagements internationaux qui ont été trop longtemps bafoués. »

Halte au clientélisme

« Je crois possible de mettre fin au désordre créé par des décennies de politique clientélistes en Afrique, des politiques bien peu responsables au regard des besoins des sociétés africaines et des volontés de solidarité des citoyennes et citoyens français. Pour cela, nous devons être fermes sur la défense des droits de la personne humaine, innovants en matière de développement. Nos objectifs doivent être explicités et nos méthodes transparentes. Ce sont les positions que je défendrai au cours de cette campagne pour rénover la politique de la France aux côtés de l’Afrique. Ce sont les orientations que je mettrai en oeuvre si je suis élue. »

En guise de commentaire…

A travers ce texte original et clair, Ségolène Royal est la première candidate à exprimer une vision nette de la nécessaire évolution des rapports franco-africains, vision qui apporte des réponses aux questions que se posent beaucoup d’hommes et de femmes de notre continent, ou qui en sont issus.

Elle pose dans des termes nouveaux l’implication de la France aux côtés des pays africains frères qu’elle veut désormais traiter en partenaires à part entière. Cette réflexion part des besoins et des attentes de l’Afrique, et réfléchit aux positions que la France doit prendre pour y répondre. Elle se démarque ainsi nettement des principales propositions africaines du candidat Nicolas Sarkozy, qui jusque là ne traite les questions qui concernent le continent que dans la mesure où elles affectent son électorat en France (immigration choisie, terrorisme algérien…).

Nous ouvrons évidemment nos colonnes à tous les candidats à l’élection présidentielle française qui souhaiteraient réagir à cette première prise de position.

NB : pour lire l’intégralité du « Projet pour l’Afrique » de Ségolène Royal, il suffit de se reporter au site de notre confrère Témoignage Chrétien, www.temoignagechretien.fr