La Turquie veut reprendre pied sur le continent africain

Dans le cadre de sa nouvelle politique étrangère, la Turquie rêve de retrouver sa place sur le continent africain dans le but de s’ouvrir à de nouveaux marchés en confortant son statut de puissance régionale.

Un siècle après le départ du dernier soldat ottoman de Libye, la Turquie rêve de reprendre pied – pacifiquement – sur le continent africain. Objectif: conforter son statut de puissance régionale et s’ouvrir de nouveaux marchés. Ces dernières années, le gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) n’a pas lésiné sur les moyens pour s’attirer les faveurs des décideurs africains. Les visites officielles – le président Abdullah Gül s’est rendu au Cameroun et en République démocratique du Congo en mars – succèdent aux ouvertures d’ambassades – passées de 12 à 17 en deux ans, avec 10 de plus en cours de création – et Istanbul a hébergé en 2008 un premier sommet turco-africain. « L’Afrique est une zone sur laquelle nous allons beaucoup insister au cours des années et des décennies à venir », confirme Ali Babacan, le ministre de l’Economie, interrogé par l’AFP. « Les hommes d’affaires turcs sont sincèrement intéressés par l’Afrique. (…) Ils se rendent là-bas et ne rencontrent pas de préjugés, ils reçoivent un accueil chaleureux » poursuit le ministre, soulignant que l’Union africaine a octroyé en 2008 à la Turquie le statut de partenaire stratégique. En dix ans, le volume des exportations turques vers l’Afrique a été multiplié par 7,5, passant de 1,4 à 10,2 milliards de dollars entre 2000 et 2009, pour atteindre environ 10% du total des exportations turques, selon les chiffres de l’Institut de la statistique turc. Les importations de produits africains ont doublé dans le même temps, passant de 2,7 à 5,7 milliards de dollars. Pour tailler des croupières aux investisseurs européens et chinois, la Turquie compte avant tout sur son secteur textile.

La différence avec les produits chinois, la qualité

En Afrique, « on commence à distinguer les produits turcs des produits chinois à cause de leur qualité. La Turquie, c’est la qualité européenne mais moins cher », estime Abdou Diallo, un négociant sénégalais basé à Istanbul. Certaines marques de produits alimentaires se sont aussi imposées sur le continent, comme les biscuits Ülker. C’est pourtant presque par hasard que la Turquie a « redécouvert » l’Afrique, où les possessions ottomanes se sont étendues de l’Algérie au Soudan avant d’être progressivement annexées par les puissances coloniales européennes, jusqu’à la prise de la Libye par les Italiens en 1912. « La Turquie a découvert l’Afrique quand elle a mené sa campagne de candidature pour un siège de membre non-permanent du Conseil de sécurité de l’Onu », relate un diplomate, parlant sous le couvert de l’anonymat. Désireuse de peser d’un poids plus grand sur la scène internationale, la Turquie avait besoin de ce siège et les voix des Etats africains ont joué un rôle déterminant pour l’obtenir, en octobre 2008. « Lors de l’élection, sur 53 pays africains, 51 ont voté pour la Turquie », assure M. Babacan.

Les responsables turcs ont depuis réalisé qu’un rapprochement avec l’Afrique s’inscrivait aussi dans leur politique de rééquilibrage d’une diplomatie exclusivement orientée, depuis les années 1950, vers l’Occident. La Turquie est membre de l’Otan et veut intégrer l’Union européenne. « C’est l’intention ferme du gouvernement actuel d’être partout et de faire de la Turquie une puissance moyenne avec laquelle on compte », commente Cengiz Aktar, spécialiste des relations internationales à l’université stambouliote de Bahçesehir. L’universitaire reste cependant réservé sur le rôle que la Turquie est appelée à jouer en Afrique. « De là à parler de politique africaine de la Turquie, il y a un pas (…) car cette politique manque de relais institutionnels et académiques: les Turcs connaissent très mal l’Afrique », estime-t-il.

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