La troisième chance

Le poète et homme de lettres camerounais Henry-David Kala Lobé apporte sa contribution au débat sur la crise des banlieues en France. Il analyse la situation et propose une alternative originale quant aux sanctions à appliquer aux fauteurs de trouble.

Le poète et homme de lettres camerounais Henry-David Kala Lobé apporte sa contribution au débat sur la crise des banlieues en France. Il analyse la situation et propose une alternative originale quant aux sanctions à appliquer aux fauteurs de trouble.

Le thème de la Seconde Chance est un lieu commun du cinéma américain. Sauf que là, il ne s’agit pas de cinéma, même si les principaux protagonistes, j’ai désigné : à ma gauche les Nazgûl de l’Ordre du Couvre Feu, à ma droite les Hobbits de la Juvénile Brûlure Sociale, vouent un culte sérieux à l’univers audiovisuel américain.

Il s’agit de banlieues blues. Ouais ! Avec tout ce que cela implique de sinistrose, d’étouffoir et de clichés. Mais nous ne sommes pas là pour nous plaindre, ou plaindre qui que ce soit. Non. Mais autant je m’insurge contre ce Couvre-Feu digne d’une république bananière (éteindre un feu en le couvrant n’est d’ailleurs pas le meilleur contre-feu envisageable), autant je suis contre ces maternelles brûlées et autres brûlures sociales.

C’est un vieux débat récurrent, depuis au moins 25 ans. Et on sait que la répression n’est pas le meilleur argument pour dialoguer avec cette jeunesse en dépression.

Commençons d’abord à bien dire que tous les jeunes des banlieues ne sont « pas tous ça comme », comme on se plait et complait à le montrer depuis. Trop réducteur : c’est de la manipulation et de la désinformation. Pourquoi l’écrasante majorité des jeunes devrait-elle payer les pots cassés par une infime minorité ? A qui profite le crime de cette juvénile délinquance ?

Le racisme a toujours existé dans ces banlieues où si peu voient la vie en rose. Et ces jeunes, nés en France, savent que leurs parents en furent victimes aussi. Beaucoup avaient cette phrase :  » Il fallait que ça pète ; ça devait arriver un jour ou l’autre. Trop c’est trop « . Oui, « Next time fire » (la prochaine fois le feu) titrait déjà James Baldwin, dans les années 60, aux Etats-Unis. Mais ensuite, on fait quoi ? Or, dans les banlieues 2005, il n’y a pas de discours, pas de revendications… Fâcheux et gênant.

Qui manipule ces jeunes ? Le pouvoir choisit de répondre par une sévère répression : Couvre-Feu parce que des gosses foutent le feu à des bagnoles !

Ce que je peux dire à cette juvénile délinquance en herbe, ce n’est pas qu’on a tous été jeunes et qu’on a fait des conneries. Evidence. C’est que, de ce modèle américain transplanté en France depuis et stigmatisé notamment par le rap, on ne montre que le pire qui abreuve les sillons de la Fracture Sociale.

Aux Etats-Unis, dans les années 60, à l’époque de la lutte pour l’intégration des écoles du Sud et de l’abolition de la ségrégation raciale en général, de nombreux artistes de soul music, James Brown notamment, et d’autres moins connus, « gravèrent » des messages et des spots radio exhortant les jeunes à ne pas abandonner leurs études. Le label Stax fit ainsi enregistrer une série de chansons destinées à encourager les jeunes Noirs à poursuivre leurs études. Stay in School d’Otis Redding fut celle qui passa le plus souvent sur les ondes et qui remporta le plus de succès. Un rappeur américain a ainsi pastiché le titre d’un morceau en vogue dans les années 60, véritable hymne de revendication et d’affirmation, « To be Young, Gifted & Black » (Etre jeune, doué, béni – pas oui-oui- et Noir) en « To be Young, Rich & Black »… Autres temps, autres moeurs. Pourtant, on veut tous de l’argent. Et comment ! Mais comment faire ?

Dire à ces « Dé-Couvreurs de Feu », que pour ces jeunes (à qui on n’a même pas laissé une seconde chance et qui n’ont même pas vu la première passée…) il faudrait peut-être concevoir de leur laisser une Troisième Chance. A ces Jeunes du Third World. Au lieu d’envoyer ces jeunes de moins de 20 ans en prison (où ils ont plus de chance de faire quoi ensuite ?) pourquoi pas les envoyer, pour le double de la durée de leurs peines, dans les pays d’origine -ou département d’Outre-Mer – de leurs parents ?

Même s’ils n’en connaissent rien, les voyages forment la jeunesse. La décision pourrait être prise par, ou avec, leurs parents. Et le coût de la vie de leur emprisonnement, transféré là-bas, aidera à ce qu’ils ne soient pas un fardeau supplémentaire pour les gens de là-bas, tout en les envoyant à l’école. Le suivi mensuel pourrait être assuré par les enseignants, et les autorités françaises sur place, puisqu’ils sont Français.

Bien entendu cela n’est possible que si leur retour se passe normalement, et surtout, pour que cela soit une véritable Troisième Chance, que leur casier judiciaire reste vierge. Sinon, ce serait une Troisième Malchance.

Henry-David Kala Lobé

 Découvrez le poète Henry-David Kala Lobé à travers l’interview d’Afrik : « La poésie consciente d’Henri-David Kala Lobé »