La succession au Togo

Allant contre toutes les mises en garde, le pouvoir de fait togolais a persisté, lundi, dans ce qui a été rapidement présenté comme un coup d’Etat. En effet, Faure Eyadéma bombardé par l’armée, nouveau chef de l’Etat, a prêté serment, succédant à son père décédé samedi, et instituant de fait, un régime dynastique. Retour sur la chronique d’une succession annoncée.

De notre partenaire El Watan

La croyance s’était développée au Togo que le président Eyadéma était doté de pouvoirs surnaturels, après qu’il ait échappé à sept tentatives d’assassinat. Sa sortie indemne d’un accident d’avion, en 1974, une date commémorée chaque année, n’avait fait que renforcer cette réputation d’invulnérabilité. Etienne Gnassingbé Eyadéma, arrivé au pouvoir depuis 1967, à la suite d’un coup d’Etat, se savait mortel et avait préparé son fils à sa succession. En décembre 2002, il avait fait modifier la Constitution pour se représenter à la présidentielle et en avait profité pour abaisser l’âge de l’éligibilité à ce poste de 45 à 35 ans, un an de moins que son fils.

Samedi, dès l’annonce de son décès, l’armée a « confié » le pouvoir à Faure Eyadema, en direct, à la télévision nationale, au mépris de la Constitution qui prévoyait dans son article 65 qu’« en cas de vacance de la présidence de la République par décès (…), la fonction présidentielle est exercée provisoirement par le président de l’Assemblée ». L’avion qui ramenait le chef du parloir, Fambaré Natchaba Ouattara, de Paris vers Togo, a simplement été détourné vers Cotonou après que les « frontières terrestres, maritimes et aériennes » aient été fermées. Le soir même, devant les appels de l’Union africaine, de l’Union européenne, de Washington et même de Paris, indéfectible allié du dinosaure de la « françafrique », « au respect strict de la Constitution », les députés ont doublé le coup d’Etat militaire d’un putsch constitutionnel.

Jusqu’en 2008

En l’espace de trois heures, ils ont destitué Fambaré Natchaba Ouattara pour le remplacer par le fils Eyadéma, préalablement déchu de son titre de ministre de l’Equipement, des Mines et des Postes et télécommunications. Réunis en séance extraordinaire, ils ont ensuite toiletté l’article 65 de la Constitution, en supprimant le mot « provisoirement », ainsi que la mention qui prévoyait l’organisation d’une élection présidentielle « dans les soixante jours de l’ouverture de la vacance ». Une nouveauté a été apportée : « Le nouveau président de la République exerce ses fonctions jusqu’au terme du mandat de son prédécesseur », c’est-à-dire 2008. « Nous ne pouvons pas dire que nous sommes très étonnés. Mais nous n’imaginions pas que cela puisse se passer dans le contexte actuel de discussion inter-togolaise, où le pouvoir faisait assaut de bonne volonté pour composer le déficit de démocratie », explique Isaac Tiakpé, conseiller de Gilchrist Olympio, opposant historique à Gnassingbe Eyadéma. « Les révisions constitutionnelles prouvent que nous assistons bien à un coup d’Etat et que la Constitution togolaise n’a pas plus de valeur que le papier sur laquelle elle est écrite », se désole Isaac Tiakpé.

L’Union européenne a gelé son aide économique au Togo depuis 1993 pour « déficit de démocratie » et pour la répression subie par les opposants. Gilchrist Olympio, fils de Sylvanus, père de l’indépendance togolaise, assassiné en 1963 après un putsch mené par Eyadéma pour le compte de Nocholas Grunitsky, a lui-même échappé à un attentat. Mais depuis juin 2003 et la réélection douteuse du « vieux Baobab », l’UE avait impulsé un dialogue entre les partis de l’opposition et le pouvoir. Un dialogue à l’arrêt que le président belge de la Commission européenne, Louis Michel, a de nouveau tenté de relancer en janvier dernier. L’UE avait partiellement repris sa coopération avec le Togo, en novembre 2004, jugeant les premières mesures de démocratisation « encourageantes ». Mais elle avait précisé que « seules des élections législatives libres et justes permettraient la reprise totale de l’aide ».

Quel rôle pour la France

Seule la France de Jacques Chirac a toujours appelé à un retour de l’UE au Togo. Le dinosaure avait pourtant trahi la promesse faite en 1998 à son « ami » Chirac de ne pas se représenter à la présidentielle de 2003. Sans rancune, le chef de l’Etat français a été le premier à féliciter Eyadéma pour sa réélection, en 2003, avant même qu’elle ait été officiellement confirmée. Au désespoir du peuple togolais et de l’UE, qui avait refusé de cautionner le processus électoral. Samedi, Jacques Chirac a été prompt à regretter la mort de son « ami personnel ». Mais il a été l’un des derniers à appeler au « respect de la légalité ». Lundi, la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, a annoncé la mise en alerte des troupes françaises proches du Togo, « si besoin en était », précisant que le temps des coups d’Etat en Afrique est terminé. « Aujourd’hui, nous attendons de la France qu’elle ne se contente pas d’une condamnation de façade (…) », explique Isaac Tiakpé. « A terme, ce n’est pas une question de partis, mais ce sont cinq millions de Togolais qui rejettent ce coup d’Etat et nous craignons que l’énergie du désespoir ne mène au pire. »

Par Saïd Aït-Hatrit