La société tunisienne en ébullition

De violents affrontements ont eu lieu dans plusieurs villes de Tunisie, dans la nuit de mercredi à jeudi. Au moins trois civils ont été tués. Pourtant, la veille, le gouvernement avait annoncé une série de mesures pour faire revenir le calme. Afrik.com a joint hier, en Tunisie, des responsables de partis politiques, syndicats et associations qui nous ont livré leur point de vue sur les émeutes, au sein desquelles agissent de mystérieux groupuscules en « cagoules », et les propositions gouvernementales.

La nuit de mercredi à jeudi a été une fois de plus meurtrière en Tunisie. Des violences ont eu lieu dans la banlieue de Tunis, en dépit du couvre-feu nocturne, et plusieurs villes de province. Trois civils ont été tués. Deux à Douz (sud), dont Hatem Bettahar, un Franco-Tunisien de 38 ans, maître de conférences en génie informatique à l’université de technologie de Compiègne (Oise), qui se trouvait en vacances dans sa famille en Tunisie. Et un à Thala (centre-ouest), où un manifestant a également été tué et deux autres été blessés. Selon les témoins, toutes ces personnes auraient été victimes des tirs des forces de sécurité.

Pourtant, le premier ministre, Mohamed Ghannouchi, avait annoncé mercredi une nouvelle série de mesures censées calmer l’ardeur de la rue qui ne décolère pas depuis bientôt 4 semaines. Après avoir condamné les actes d’individus « cagoulés » isolés, le président Zine el Abidine Ben Ali semble tendre vers la réconciliation en accédant à une partie des revendications scandées lors des manifestations, notamment la création de commissions d’enquête sur les bavures policières et la corruption. Reste cependant à en préciser les modalités et en garantir l’indépendance. Il a aussi annoncé l’organisation d’un débat national le mois prochain. D’autre part, les autorités ont aussi ordonné la libération de tous les jeunes arrêtés depuis le début des émeutes, sauf ceux condamnés pour des faits avérés. Pourtant, Slim Amamou et Aziz Amami resteraient en détention et risqueraient jusqu’à 6 ans de prison. Sur ces cas, l’exposé clair des motifs de la détention et une communication déchiffrable relèveraient de cette « transparence » dont se réclame aujourd’hui l’Etat.

Le mystère des groupuscules en cagoules

Les violences, déplorées par une large majorité de Tunisiens, sèment la terreur et les images qui pullulent sur la toile rappellent qu’il y a eu beaucoup trop de victimes (une vingtaine, selon les autorités, et une soixantaine selon des syndicats et organisations de la société civile). Les brutalités policières sont dénoncées. Et du côté des manifestants, des milices encagoulées sont pointées du doigt. Le parti au pouvoir, visé par des slogans très subversifs, devrait beaucoup pâtir des agissements de certains de ses membres aux méthodes musclées qui ont nourri les frustrations durant des années. Des voix s’élèvent pour designer ces groupuscules en « cagoules » comme les instigateurs des débordements violents.

« Nous avons des informations qui nous font douter de l’attribution du phénomène des bandes cagoulées à des manifestants mal intentionnés ou récupérés par des bords étrangers. Les manifestants ne sont pas des casseurs et ils manifestent pacifiquement, ces groupuscules veulent discréditer ces revendications et nos militants nous répètent qu’ils n’appartiennent pas aux villes concernés ni aux groupes qui s’expriment dans la rue », estime le leader du PUP (Parti de l’unité populaire), parti d’opposition légal, Mohamed Bouchiha, qui exprime sa « totale solidarité avec les familles de victimes », son rejet de la violence et l’ « appui aux manifestations légitimes et pacifiques. ». Pour Neji Bghouri, secrétaire général du SNJT (Syndicat national des journalistes tunisiens), des témoignages concordants poussent à penser que ces groupuscules sont liés au parti au pouvoir. « Des témoins, des syndicalistes et des militants des droits de l’homme rapportent des actes de dégradation, et des violences sont commises par des milices en cagoules du parti au pouvoir, dans le but de parasiter les manifestations pacifiques légitimes », déclare M. Bghouri. Le leader de l’UDU (Union démocratique unioniste), parti d’opposition légal représenté au parlement, M. Ahmed Inoubli, fait lui aussi la distinction entre les milices en cagoules et la masse des manifestants. « Nous savons que les bandes cagoulées qui cassent et sèment la terreur n’ont rien à voir avec les jeunes qui s’expriment pacifiquement », affirme-t-il. Pour lui, leurs actes seraient guidés par des représentants du pouvoir, à l’insu du président. « Nos militants dans les villes de l’intérieur me rapportent les faits, et j’ai des éléments qui me permettent de dire aujourd’hui, que ces bandits (soudoyés avec du bétail) sont instrumentalises par une faction au sein même du pouvoir qui a pour objectif de saper le président et de jeter le discrédit sur les manifestations. » Ahmed Inoubli met vivement en garde contre les menées de cette faction, dont il ne nous a pas livré les noms des responsables. « Ces factions travaillent contre les intérêts du pays et de leur propre appartenance politique et sont responsables de l’abrutissement politique latent, dit-il. Je les dénonce et réitère haut et fort mon soutien indéfectible au président dont on voudrait altérer l’image et le bilan avec de tels agissements dans l’ombre. » Mais il juge que les violences n’ont pas profité à ceux qui ont tenté de les instrumentaliser. « Je suis solidaire de victimes tombées sous les balles réelles et je n’imagine pas qu’il s’agisse de légitime défense. Certains bords extrémistes ont essayé de récupérer les événements que nous avons vécus, mais à ce jour elles n’y sont pas parvenues », estime-t-il.

Les mesures annoncées par le gouvernement ne font pas l’unanimité

D’autre part, les mesures annoncées par le gouvernement, M. Inoubli s’en félicite et les juge courageuses, même s’il regrette qu’elles n’aient pas été prises plus tôt. Selon lui, elles permettront de revenir à une situation calme parce qu’elles répondent aux revendications en matière de lutte contre la corruption et de dialogue social. Il renouvelle son soutien au président Ben Ali dont il reconnaît la légitimité, ce qu’il avait d’ailleurs fait dans un communiqué daté du 9 janvier dans lequel il déclarait aussi appuyer les manifestations pacifiques et le droit à la liberté d’expression. Le leader du PUP, M. Bouchiha, trouve lui aussi les décisions prises par le pouvoir courageuses. Il pense qu’elles apaiseront la situation rapidement, ne serait-ce que temporairement, le temps que soit amorcé le débat. Il espère que la rue laissera le temps à ces réformes de se réaliser pour qu’il n’y ait pas d’autres victimes à déplorer alors que les commissions d’enquête sont à l’œuvre.

Par contre, Anwar Ben Nawwa, le responsable de la jeunesse au parti d’opposition Ettajdid (Renouveau, en arabe), trouve les mesures prises par le gouvernement inadaptées. D’après lui, elles ne correspondent pas vraiment aux attentes des manifestants, vue la gravité de la situation et le nombre conséquent de morts. Il appelle à la cessation immédiate des tirs contre les civils, et la révision en profondeur du système de gouvernance qu’il juge totalement déplorable, en rappelant qu’il s’agit là encore de promesses. Le Dr Ben Jaafar, secrétaire général du parti légal d’opposition FTDL (Forum du travail de la democratique et des libertés), estime, lui que le volet politique a été totalement occulté, alors que la crise de confiance est due principalement à des raisons politiques, comme le pluralisme de façade, la corruption et l’absence de contrepouvoirs. Il trouve que les mesures sont insuffisantes. Il réclame un cessez le feu immédiat, la libération de tous ceux qui sont en état d’arrestation, la création d un comité national de sortie de crise et de reforme politique chargé d’établir un agenda de réformes et rétablir les libertés fondamentales. Pour lui, le dialogue devra se faire avec les contestataires, les représentants de la société civile, les véritables partis d’opposition, et l’incontournable UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens). Pour M. Bghouri, secrétaire général du SNJT, les mesures gouvernementales arrivent tard dans le timing du conflit, et ne sont pas suffisantes. Il voudrait avoir plus de détails quant aux commissions d’enquête, leur indépendance, et se méfie des effets d’annonce. Selon Mokhtar Trifi, secrétaire général de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, ces mesures sont intéressantes mais largement insuffisantes, parce que le problème est politique. Pour lui, le fait qu’on en arrive à s’immoler par le feu pour se faire entendre, puis l’exacerbation de la violence résultent du manque d’interface – « l’Etat se faisant pouvoir et société civile » -, de la carence en matière d’information, de l’absence de liberté d’expression d’association. Concernant les commissions d’enquête, il prévient qu’elles ne doivent épargner personne, les donnants d’ordre et ceux qui ont tiré sur les civils. Idem pour l’enquête sur la corruption qui ne devra pas se cantonner au domaine public, « parce qu’il ya des gens à qui profite la corruption et qui n’occupent aucune fonction publique ». Et d’ajouter, que pour que ces commissions soient efficaces, elles devront réunir des personnalités indépendantes, reconnues, qui ont autorité dans différents domaines. Il estime également qu’il faudra fixer leur durée dans le temps, et que le pouvoir s’engage à rendre publics les rapports des commissions d’enquête en déclassant les documents confidentiels.

Le président Ben Ali a annoncé l’organisation d’un débat national le mois prochain. « Je me suis entretenu avec président de la République vendredi dernier et il envisageait déja ces mesures qu’il a décidé seul par ce qu’il a entendu les revendications », nous a déclaré M. Bouchiha. Il nous a affirmé, ainsi que M. Inoubli, qu’il y participerait. « Nous en ferons partie et nous n’hésiterons pas à aller au bout des choses, il était temps », affirme le responsable de l’UDU. Nos autres interlocuteurs nous ont confié n’avoir pas été sollicités. « Il n’y a pas actuellement à ma connaissance d’invitation officielle, et comme notre secrétaire général Ahmed Brahim, nous revendiquons un vrai débat national afin d’amorcer une vraie transition démocratique », souligne M. Ben Nawwa, le responsable de la jeunesse au parti d’opposition Ettajdid. Le Dr Ben Jaafar, lui, semble sceptique quant à l’issue d’un tel débat : « Il y a deux ans nous avons participé à un débat similaire, et ça a été une suite de monologues sans aucun suivi ni prises de décisions… »