La question de la responsabilité endogène dans l’aliénation économique et politique en Afrique

L’esprit humain tend naturellement à maîtriser les phénomènes et événements temporels qu’il affronte en cherchant à en déterminer les raisons externes, en reliant les phénomènes aux causes externes dont ils sont les effets. Le phénomène de la colonisation et de la domination économiques et politique des pays africains par les Etats capitalistes occidentaux semble donc cautionner notre tendance à rechercher les causes du mal être africain à l’extérieur de l’Afrique, à identifier les fondements de l’aliénation en Afrique hors d’Afrique. Situer la source de tous nos maux en Europe occidentale, dans le cercle des puissances impérialistes et des colonisateurs d’antan, apparaît ainsi comme étant une attitude fondée en raison, une explication causale sensée et crédible des retards sociaux, économiques et politiques de l’Afrique.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’affrontement des blocs qui s’opérait par l’intermédiaire d’Etats clients du tiers-monde interposé, a justifié la thèse de la responsabilité des puissances étrangères dans l’explication de l’aliénation économique et politique de l’Afrique ; thèse renforcée ensuite, après la fin de la guerre froide, par le maintien des pré-carrés et des sphères d’influence qui structurèrent la colonisation et suivirent les indépendances. Cette première interprétation, apparemment objective et convaincante des faits, s’avère cependant quelque peu superficielle. Car, dans le domaine des phénomènes produits par les actions et interactions humaines, dont les évènements historiques font partie, les causes externes phénoménales influencent mais ne déterminent jamais l’apparition des effets. Une explication des phénomènes historiques exclusivement par les causes externes semble donc forcément parcellaire et incomplète.

Il faut faire intervenir, en plus, un autre type de causalité : la causalité interne qui intègre dans la série des causes, la spontanéité humaine, la liberté, le pouvoir que l’homme possède de prendre des initiatives, de commencer quelque chose de lui-même dans le temps, indépendamment de toute contrainte externe. Dans l’histoire, le dernier mot revient donc toujours aux causes internes relevant des diverses décisions de tous les protagonistes engagés dans l’action. Ce sont ces décisions, ces engagements personnels, qui déterminent l’apparition des phénomènes. Il faut donc appréhender le phénomène historique des retards multiformes de l’Afrique sous l’éclairage de la responsabilité agissante de tous les acteurs qui concourent à l’avènement de ce phénomène spécifique. Invoquer les contraintes externes liées au passé, et les multiples maillages matériels, économiques , financiers et politiques de l’ordre colonial, ainsi que la mainmise du capitalisme multinational mondial , qui réduisent à néant toute entreprise d’autonomisation et de développement apparaît, dans ce cas, insuffisant pour expliquer les maux dont souffre l’Afrique aujourd’hui. L’argument des contraintes imposées par le système de prédation externe du capitalisme international ne saurait occulter et abolir le rôle des motivations internes ayant inspiré les décisions des acteurs et des décideurs locaux qui devaient orienter le cours de l’histoire dans un certain sens.

On ne doit pas ici oublier qu’après les Indépendances africaines, résultant des diverses luttes populaires, syndicales, politiques, et dans plusieurs cas, des guerres de libération nationale, les nationaux prirent en main les clefs de leurs destins par la gestion de l’Etat ; par la nationalisation subséquente de l’administration, de la fonction publique, et des secteurs supérieurs de l’économie, du commerce et des finances. Cela signifie précisément que des nationaux prirent le contrôle de tous les ressorts internes du pouvoir économique, social et politique. Ils eurent donc pleinement la responsabilité de construire le présent et l’avenir des Etats africains indépendants. Aujourd’hui, après le cinquantenaire des Indépendances africaines, le bilan souvent calamiteux des gouvernants africains ne peut être mis exclusivement sur le compte de la responsabilité des puissances coloniales. La déstructuration et la déculturation des sociétés africaines auraient pu être réparées par une politique volontariste de réorganisation, fondée sur la réappropriation culturelle des instruments de la modernité, qui aurait permis d’y inscrire délibérément l’Afrique. La minorisation politique coloniale des peuples aurait pu être brisée par un refus du centralisme des partis uniques, générateur des dictatures oppressives de droite ou de gauche, dont souffre l’Afrique jusqu’à nos jours. Elle aurait pu être vaincue par un recentrage du champ politique sur l’idée de pluralité, caractéristique originaire des sociétés africaines. Le principe moderne importé d’autonomie et de la responsabilité individuelle de la personne aurait pu être intelligemment intégré au principe de la responsabilité collective des sociétés traditionnelles holistes africaines entrant dans la modernité. La synthèse de ces deux principes, orientés vers la promotion et la défense de l’intérêt général et du bien public des populations, aurait pu être adoptée comme éthique politique des nouveaux Etats multiethniques à rebâtir de fond en comble.

Les mécanismes de la violence coloniale perpétués

Sous l’influence des conditions externes et pour des raisons déterminantes personnelles internes, nous avons choisi délibérément de reconduire et d’accompagner les mécanismes de la violence coloniale, de la domination économique et politique des peuples. Ce choix calamiteux n’a pas échappé aux historiens. Dans son ouvrage L’Afrique au 20ème Siècle: Le continent convoité, l’historien Elikia M’Bokolo souligne que les élites qui investirent les appareils d’État laissés par le colonisateur refusèrent délibérément de les transformer car «ils découvrirent tout l’intérêt qu’ils avaient à les conserver tels quels» cf p336. Soucieux d’utiliser à leur profit l’ordre oppressif colonial, les nouvelles élites dirigeantes africaines conservèrent en état les structures de l’oppression coloniale. «Le maintien de l’ordre revint aux armées nationales improvisées à partir des forces publiques coloniales» cf Ibid p336. A la conception de «la décolonisation comme point de départ de transformations majeures», ils préférèrent celle de « la décolonisation comme terme ultime d’une longue lutte». Ils choisirent donc de reconduire telles quelles, les structures de la domination et de l’exploitation coloniales en les utilisant à leur profit au lieu de révolutionner les structures et de transformer les mentalités dans le sens d’un processus continu de libération véritable. Il y eut donc une continuité volontaire de la logique de la domination qui sera réappropriée par les nouvelles classes dominantes africaines. Jusqu’à nos jours, cette logique de la domination est toujours reprise sous des modalités diverses par les élites ethniques dirigeantes et à leur profit contre leurs propres peuples. A domination coloniale extérieure occidentale, succède donc une autre domination intérieure africaine de type colonial.

Depuis les Indépendances, l’expérience d’une occupation territoriale et d’une exploitation endogène en laquelle, dans les pays d’Afrique, un groupe ethnique d’autochtones s’approprie le pouvoir d’Etat et le gère comme le ferait une puissance occupante étrangère, nous permet de parler d’une colonisation ethnique intérieure africaine (voir L’ethno- colonialisme africain. Dieth Alexis) ayant cours dans les Etats multiethniques hérités de la colonisation étrangère occidentale, en lesquels des communautés ethniques étrangères les unes aux autres furent regroupées de force. L’herméneutique marxiste critique, qui permet de dévoiler et de déconstruire la domination exogène de l’Afrique, doit permettre de dévoiler et déconstruire la domination endogène et autochtone africaine. Il convient de faire ressortir cette prédation et cette domination endogènes de classe de droite ou de gauche. Cette prédation autochtone se camoufle bien souvent sous un anticolonialisme et un nationalisme qui est généralement en contradiction avec le panafricanisme de façade comme en témoignent les chasses aux étrangers africains qui se sont déroulées en Côte d’Ivoire à l’occasion de la crise post-électorale. En réalité, ce panafricanisme de façade cache un ethno-nationalisme d’exclusion qui se décline sous la forme d’un ethno-colonialisme. Tout à sa dénonciation obtuse de la domination colonialiste et impérialiste de l’Afrique par l’Occident capitaliste, l’anticolonialisme émotionnel dogmatique des intellectuels est aveugle aux mécanismes de cette prédation et de cette domination africaine endogène de classe.

D’une nocivité égale, sinon supérieure au colonialisme extérieur occidental, le colonialisme ethnique intérieur est pourtant une redoutable force d’inertie et le plus grand obstacle à la reconstruction postcoloniale des Etats multiethniques africains. La nature idéologique de l’ethno-nationalisme, instrument de légitimation de la domination endogène de classe des élites ethniques dirigeantes, est dissimulée par leur anticolonialisme proclamé. Soutenu par cet anticolonialisme de façade qui opère comme un écran de fumé, l’ethno-nationalisme permet de reproduire la domination de classe des élites ethniques, véritables colons autochtones dans les Etats multiethniques africains. Le ressentiment des peuples africains envers l’Occident, ressentiment qui résulte des blessures infligées par la traite négrière et la colonisation ainsi que de la colère suscitée par le soutien intéressé que les Etats occidentaux apportent aux dictatures africaines, les empêche de saisir la radicale nocivité de l’ethno-nationalisme qui cache l’oppression endogène. Cette rancœur historique des peuples constitue une véritable assurance-vie pour les classes ethniques dominantes. En effet, elle conduit bien souvent les populations à considérer que l’exploitation et la domination endogènes, exercées par les élites ethniques et les dictatures ethno-coloniales africaines sur leur propre peuple, est un moindre mal par rapport à l’exploitation étrangère. A l’occasion des révoltes populaires, le recours à la rhétorique anticolonialiste et panafricaniste, et à l’argument non dénué de vérité selon lequel les interventions étrangères sont motivées par des calculs d’intérêts destinés à réintroduire une domination et une tutelle étrangères, suffit à retourner l’opinion en faveur des dictateurs ethno-coloniaux.

Elaborer une contre-culture

La problématique de l’élaboration et de la diffusion d’une contre-culture, d’une nouvelle conception du monde destinée à éduquer les populations qui restent sous l’emprise des vieilles idéologies, devient alors centrale. Comment dévoiler l’exploitation endogène exercée par la dictature ethno-coloniale, lorsque les blessures psychologiques de l’histoire s’ajoutent au loyalisme coutumier envers les élites tribales qui fondent le nationalisme ethnique sur lequel s’appuient ces dictatures ? Comment en effet travailler à la désaliénation et à l’éclairement des consciences alors que les populations demeurent liées aux classes dominantes ethniques par les loyalismes coutumiers et tribaux qui structurent les communautés ethniques ?

Ainsi, la fonction idéologique et instrumentale de l’anticolonialisme est cachée par un problème de psychologie collective historiquement et sociologiquement déterminé. On se libère difficilement de soi-même. Il faut un courage infini pour cheminer vers soi-même à travers les épreuves séculaires de la traite négrière et de la colonisation pour découvrir, dans une épreuve du miroir, que l’on a été depuis toujours à soi-même son ennemi le plus implacable. Ce d’autant plus que, sur le champs désaffecté des décombres de l’histoire, le supermarché des déguisements et des leurres propose, à prix modique, les masques efficaces de l’anticolonialisme, du panafricanisme, de la lutte contre l’impérialisme international, du nationalisme, du souverainisme, du patriotisme, du socialisme et du libéralisme qui permettent aux élites politiques ethniques de reproduire leur domination et leur prédation de classe sur des populations trompées.

Ainsi se pose la question du choix des médiations permettant, par delà les nécessités historiques, d’engager la révolution des mentalités et la réforme des mœurs qu’appellent les évolutions et changements structurels des sociétés africaines. N’est-il pas indispensable de revisiter l’histoire africaine de manière critique en vue de dévoiler les structures de l’asservissement autochtone et les complicités internes qui ont rendu possible la domination étrangère ? N’est-il pas essentiel de dévoiler le mode de production esclavagiste africain dont les dictatures ethno-coloniales actuelles, structures d’asservissement des peuples, semblent être des avatars modernes ? N’est-il pas vital de déceler la continuité liant les dictatures ethno-coloniales d’aujourd’hui aux formes de domination économique et politique du passé ? Ce cheminement critique dans l’histoire ne constitue-t-il pas pour le sujet historique qu’est l’Africain, un indispensable retour sur soi-même, une redécouverte de soi, susceptible de soigner les blessures historiques à travers la prise de conscience de sa part de responsabilité dans l’histoire ? Cette prise de conscience de la responsabilité historique de l’Africain qui fait son histoire ne représente-t-elle pas la médiation centrale qui permettrait de renverser les dictatures ethno-coloniales au profit d’une formation sociale qui ferait de l’individu souverain l’acteur central de la vie économique et politique ? Pour engager l’Afrique dans la modernité, faut-il alors emprunter la voie de la construction d’Etats-nation dans les Etats multiethniques africains pour substituer une démocratie citoyenne aux dictatures ethno-coloniales ? Ou bien faut-il adopter la voie du redécoupage des frontières héritées de la colonisation occidentale en vue de construire des Etats ethniquement homogènes ?

Dans tous les cas, le commencement d’une dynamique de progrès vers l’autonomie politique des peuples en Afrique passe par le dévoilement et la déconstruction de cette figure centrale de l’aliénation endogène dans les Etats multiethniques, que constituent la dictature ethno-coloniale et la superstructure idéologique qui en assure la pérennisation. La lutte doit être engagée contre cette force intérieure de régression qui opère sournoisement depuis les Indépendances jusqu’à nos jours dans les Etats multiethniques du tiers-monde et spécifiquement dans ceux d’Afrique.

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