La politique maraboutée

Au Sénégal, les marabouts interviennent à tous les niveaux de la société, mais nouent des liens très étroits avec les politiciens. Ces derniers se retrouvent avec une marge de manœuvre réduite dans leurs décisions.

Gare aux marabouts ! Les dignitaires religieux sont des personnalités incontournables de la société sénégalaise. Rien ne se fait sans leur aval. L’influence se fait même sentir dans les plus hautes sphères de l’Etat. Les politiciens savent que pour glaner des voix, il faut courtiser les marabouts. Les deux plus grandes confréries du pays sont celles des Mourides et des Tidjanes, qui s’inspirent toutes deux de l’Islam sunnite.

En 1988, l’alliance politico-religieuse avait payé. Le khalife général des Mourides avait donné consigne aux fidèles de voter pour le candidat socialiste Abou Diouf pour l’élection présidentielle. La majorité des habitants avaient suivi le mot d’ordre. Quinze ans plus tard, la plupart des chefs religieux ne font plus ouvertement pression sur les électeurs. Serigne Modou Kara Mbackè, célèbre marabout mouride, dit n’avoir jamais orienté le choix de ses fidèles. Il déclare d’ailleurs être désintéressé par la « politique politicienne ». Toutefois, il ne se tient pas complètement à l’écart de l’arène politique. Il a demandé à ses collaborateurs et à ses disciples de fonder le Parti de la vérité. « Je leur donnerai des directives à suivre, mais je ne ferai aucune intervention publique », explique-t-il.

Les Mourides : un pilier pour Wade

Cette nouvelle ne semble pas enchanter le Président Wade, lui-même mouride. Il a même tenté de décourager l’initiative du « colonel Kara ». Le chef de l’Etat est pourtant très proche de sa confrérie. En référence aux thèmes qui résument le mieux le personnage, les Sénégalais le surnomment d’ailleurs 3T : Touki (« voyager » en wolof), Telévision, Touba[[<2>Chaque année, 3 millions de fidèles (principalement Mourides) se regroupent pour un pèlerinage à Touba, la troisième plus grande ville musulmane après la Mecque et Médine.]]). Abdoulaye Wade n’hésite pas à demander l’aide des marabouts en cas de problème. Il les avait notamment sollicités l’an dernier lors d’un différend qui l’opposait à la Mauritanie.

Le chef de l’Etat a fortement conscience de la popularité des dignitaires religieux. Car il pourrait se retrouver indirectement en compétition avec eux. Kara Mbackè n’est pas le seul à susciter son inquiétude. Son homologue Tidjane, Serigne Moustapha Sy, est lui aussi très apprécié des Sénégalais. Si bien que tous deux sont censurés par les médias publics, explique une source locale.

Relais civique

Les marabouts et le gouvernement entretiennent surtout des rapports de partenariat. Les autorités ont besoin des leaders religieux pour séduire les foules et mener des actions de terrain. Les guides exhortent le peuple à payer ses impôts et interviennent notamment dans la mise en place des campagnes de vaccinations et de lutte contre l’illétrisme et l’excision. Les dignitaires jouent aussi un rôle dans le commerce agricole. Ils possèdent de nombreux champs de mil et d’arachide et dominent le marché de la cacahuète. Ils produiraient entre un demi million et 1 million de tonnes par an.

Pour s’élever dans la société, un public éclectique vient profiter de l’enseignement coranique. Il y a les petites gens, mais aussi « des avocats, des médecins ou des politiciens », énumère Serigne Modou Kara Mbackè. Les jeunes constituent le gros des effectifs. On trouve aussi de nombreux enfants confiés aux guides par des parents démunis. Certains les obligent à mendier de nombreuses heures par jour pour subvenir à leurs besoins. Pour protéger les jeunes talibés, le gouvernement devait allouer des subventions aux écoles. Les autorités ont finalement reculé de peur que les marabouts peu scrupuleux conservent les fonds. Certains estiment qu’il s’agit plutôt d’un retrait stratégique visant à ne pas froisser les dignitaires.

Quasi-impunité

L’influence des marabouts est si forte que le nombre de plaintes déposées pour abus de pouvoir sont faibles. Celles qui arrivent sur les bureaux du ministère de la Justice ne sont pas sûres d’aboutir. « Le personnel en charge de gérer de tels dossiers peut exprimer une certaine frilosité, notamment s’il souhaite avoir un coup de pouce pour une promotion », souligne l’inspecteur général de l’administration de la justice.

Si être dans les bonnes grâces des marabouts peut contribuer à gagner du prestige, perdre leur soutien peut se révéler dramatique. Le marabout Serigne Khadim Bousso avait défrayé la chronique pour avoir escroqué 2 milliards de F CFA (plus de 3 millions d’euros) à la banque sénégalaise Bicis. Il a mis fin à ses jours en mai dernier après s’être échappé de prison. D’aucuns pensent que si les dignitaires mourides l’avaient soutenu dans cette affaire, Khadim Bousso n’aurait pas été jugé et serait aujourd’hui encore en vie.

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