La paix passe par Marcoussis

Le secrétaire-général du Mouvement Patriotique pour la Côte d’Ivoire (MPCI) n’en démord pas. Pour Guillaume Soro, l’application des accords de paix de Linas-Marcoussis (France) demeure l’unique voie pour que la Côte d’Ivoire retrouve le chemin de la paix. Sa dernière proposition : une rencontre au sommet entre les parties impliquées, en présence de l’Union Africaine et des Nations Unies pour son application effective.

De notre envoyée spéciale au Gabon

Guillaume Soro, le secrétaire-général du Mouvement Patriotique pour la Côte d’Ivoire (MPCI), est actuellement à Libreville. Il s’est entretenu lundi avec le Président gabonais, Omar Bongo dans le cadre de la médiation entreprise par celui-ci en vue du règlement de la crise ivoirienne. Afrik.com a rencontré le rebelle ivoirien pendant son escale gabonaise pour une interview dans laquelle il critique la médiation de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Il revient également sur ses relations avec Laurent Gbagbo et Ibrahim Coulibaly, ainsi que sur l’assassinat du journaliste Jean Hélène.

Afrik.com : Quel est, à ce jour, votre plan de sortie de crise pour la Côte d’Ivoire ?

Guillaume Soro : Pour parler d’un plan de sortie de crise, il faut reconnaître qu’il y a eu un blocage dans l’application des accords de Linas-Marcoussis. La Cedeao a pris l’initiative d’organiser plusieurs réunions en vue de trouver des solutions à la crise. Cela n’a visiblement pas suffi. C’est pourquoi nous proposons que l’Union Africaine et l’Onu se saisissent du dossier pour organiser une rencontre entre les parties signataires des accords. Cette réunion ne sera pas l’occasion de renégocier Marcoussis, elle permettra d’en définir les modalités d’application. Il s’agira d’avoir les moyens d’imposer le respect de l’accord, d’adopter une feuille de route avec un calendrier précis et enfin de répertorier et de régler les différents blocages. Nous pensons que c’est à l’issue d’une telle rencontre que le processus pourra aller de l’avant. Pas besoin de demander à tel ou tel belligérant d’aimer l’accord, il sera appliqué par le Premier Ministre de consensus que nous avons choisi à Paris.

Afrik.com : Vous avez quitté le gouvernement. On peut dire que le blocage est plutôt actuellement de votre fait …

Guillaume Soro : Nous ne sommes pas un facteur de blocage. C’est le refus d’appliquer les accords qui bloque le processus de réconciliation. Le fait que le chef de l’Etat refuse de déléguer ses pouvoirs au Premier Ministre constitue le réel blocage. Il remet en cause cet accord depuis le début et nous ne pouvions pas continuer à être dans un gouvernement factice. Nous n’avons pas pris les armes pour être ministres, mais pour imposer les conditions d’élections crédibles en Côte d’Ivoire, pour restaurer la dignité et la souveraineté du peuple. Ce n’est pas notre retrait du gouvernement qui bloque l’application de l’accord, mais c’est bien parce que l’accord n’est pas appliqué que nous nous sommes retirés du gouvernement. Vous n’êtes pas sans ignorer qu’à Abidjan, nous risquons nos vies. Si encore nous les risquions pour que les accords de Marcoussis soient appliqués, il n’y aurait pas de problème ! Mais risquer nos vies pour nous amuser dans un gouvernement de comédiens, c’est presque de l’inconscience !

Afrik.com : Le Président Bongo et le secrétaire-général de l’Onu Kofi Annan souhaitent votre retour au sein du gouvernement de réconciliation. Pensez-vous le réintégrer prochainement ?

Guillaume Soro : Je ne peux pas le dire. J’attends que la base décide.

Afrik.com : En ce moment, vous sillonnez les capitales africaines, qu’attendez-vous des chefs d’Etat du continent ?

Guillaume Soro : Nous sommes venus à Libreville pour voir le Président Bongo et essayer d’intéresser l’Union Africaine à la résolution de la crise ivoirienne. En effet, la Cedeao est neutralisée par le fait que les différents chefs d’Etat des pays qui la composent ont de fortes communautés en Côte d’Ivoire. Si le Président Kufuor disait un mot de travers, Gbagbo lâcherait ses jeunes patriotes sur les Ghanéens ; si le Président Wade disait un mot de trop, les Sénégalais se feraient égorger à Abidjan. Les jeunes patriotes et les escadrons de la mort sont capables de tout. Maintenant qu’ils ont franchi un pas en brûlant la cervelle d’un journaliste de RFI… Il faut aujourd’hui des organisations et des chefs d’Etat capables de dire ce qu’ils pensent sans avoir leurs communautés prises en otages.

Afrik.com : Pensez-vous que la médiation actuelle entreprise par le Président gabonais a des chances d’aboutir ?

Guillaume Soro : Je ne suis pas pessimiste sinon je ne serais pas venu. Je continue de croire que le Président Bongo a suffisamment d’autorité sur les politiques ivoiriens pour faire aboutir le processus de réconciliation nationale. Le plus important est que la Côte d’Ivoire renoue avec la paix. Les Forces nouvelles souscriront à tout ce qui peut être fait dans ce sens.

Afrik.com : Vous êtes donc prêts à tous les compromis ?

Guillaume Soro : Nous sommes prêts à tous les compromis mais pas à toutes les compromissions. De toute façon, la paix se fera au prix de compromis. Nous avons suffisamment montré notre flexibilité en ce qui concerne le retour de la paix.

Afrik.com : Quels sont vos rapports avec le quai d’Orsay ?

Guillaume Soro : Comme depuis le début de la crise, nous avons des rapports de confiance. J’imagine que la France est soucieuse de la paix en Côte d’Ivoire car elle a énormément investi dans la recherche d’une solution de paix. Elle a entièrement financé Marcoussis et elle compte 4 000 soldats en Côte d’Ivoire dans le cadre de l’opération Licorne.

Afrik.com : L’arrestation d’Ibrahim Coulibaly n’a-t-elle pas ternie ces relations ?

Guillaume Soro : Il est évident que nous n’avons pas totalement compris cette arrestation et que cela a suscité beaucoup d’interrogations et d’inquiétudes.

Afrik.com : Quelles sont vos relations avec IB ?

Guillaume Soro : Nous sommes très proches par nos points de vue. Je lis des choses effarantes, mais je m’inscris totalement en faux contre ses allégations. Par exemple, il n’y a pas de problème de leadership entre nous. Je suis un civil, il est militaire. Nous sommes au-delà des querelles d’individus et de personnes. Nous pensons à la Côte d’Ivoire, à ces millions d’Ivoiriens et nous savons quels objectifs nous poursuivons. Je comprendrais qu’on me dise que des problèmes de leadership se posent entre moi et Sidiki Konaté (le porte- parole du MPCI, ndlr) ou encore Dacoury Tabley.

Afrik.com : Vous avez déclaré l’état d’urgence à Bouaké…

Guillaume Soro : C’est le Colonel Bakayoko, notre chef d’état-major militaire, qui a déclaré l’état d’urgence suite aux rumeurs de vols de drones (avions de combat, ndlr) du côté d’Abidjan. Il va sans dire que nos militaires prennent les dispositions pour parer à toute reprise éventuelle de la guerre.

Afrik.com : La reprise de la guerre est une situation envisageable ?

Guillaume Soro : Ce n’est pas à moi de le dire, vous avez des velléités de part et d’autre.

Afrik.com : Cela suppose des velléités de votre part …

Guillaume Soro : Ce n’est pas ça le plus important. Le plus important, c’est qui déclare la guerre. Nous avons toujours affirmé que nous étions prêts à riposter et que nous avions les moyens de le faire.

Afrik.com : Le MPCI ne déclarera donc pas la guerre quoiqu’il arrive ?

Guillaume Soro : Absolument ! Mais nous relèveront le défi de la guerre si on nous l’impose.

Afrik.com : Les braquages et l’insécurité dans les zones occupées ne remettent-ils pas en cause votre crédibilité ?

Guillaume Soro : L’insécurité est généralisée. A Abidjan, ce sont des journalistes que l’on tue. Le braquage de la Beceao (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest, ndlr) est un fait de société. Nous avons protégé les banques pendant un an. Je ne réclame pas des félicitations. Je dis tout simplement qu’il ne faut rien exagérer. Dites-moi dans combien de pays une rébellion a protégé les banques ? La plupart du temps, elles sont les premières à être attaquées pour permettre aux rebelles de s’acheter des armes. Nous sommes confrontés à des problèmes de sécurité mais nous nous sommes donnés les moyens de sécuriser les banques et nous allons continuer à le faire.

Afrik.com : Vous avez été très proche de Laurent Gbagbo. Comment expliquer que vous soyez aujourd’hui des adversaires politiques ?

Guillaume Soro : C’est le cheminement politique des hommes. Nous constatons aujourd’hui que nous avons des convictions différentes et que le socialisme qui nous a rapproché a été peut-être mal compris par l’un ou par l’autre.

Afrik.com : Votre mouvement connaît quelques tensions internes. La défection par exemple de Roger Banchi, ancien ministre des Forces nouvelles qui a rejoint le camp de Laurent Gbagbo, ne fragilise-t-elle pas votre mouvement ?

Guillaume Soro : Roger Banchi a pris une position responsable. Cela ne peut pas fragiliser les Forces nouvelles. Nous nous battons pour que chacun soit libre de ses choix. On ne va pas condamner quelqu’un parce qu’il fait un choix responsable. C’est cela la liberté.

Afrik.com : Quelles sont vos ambitions politiques, une fois que la Côte d’Ivoire aura recouvré la paix ?

Guillaume Soro : Je ne suis pas candidat aux prochaines élections présidentielles. Je ne suis candidat à rien du tout ! Ce que je souhaite pour mon pays, c’est la démocratie. Ce que je souhaite pour les Ivoiriens, ce sont des élections démocratiques, libres, transparentes et équitables. Je veux que les gens vivent dans la sérénité et dans la paix. Je n’ai pas d’ambitions particulières pour l’instant.

Afrik.com : Pensez-vous que la Côte d’Ivoire retrouvera son unité nationale ?

Guillaume Soro : Je le souhaite.