La médecine traditionnelle en question

La médecine traditionnelle veut être associée aux politiques mondiales de lutte contre l’épidémie. Principal argument de ses défenseurs : elle participe, de fait, aux soins curatifs des africains atteints du sida. Un combat pour la reconnaissance d’une médecine parfois méprisée, souvent  » pillée  » par les laboratoires du Nord à la recherche de nouvelles molécules.

Mamadou Guissé est guérisseur traditionnel à Yeumbeul, une banlieue populaire de Dakar. Sur la grande plaque décatie qui pend à son portail, on est frappé par les inscriptions valorisantes de ses exploits thérapeutiques. Maladies traitées : tuberculose, diarrhée, fièvre jaune, sida, gonococcie, impuissance sexuelle, fatigue, etc…

Chez Guissé, on forme la queue pour aller en consultation. Au bout de l’attente : la certitude de ressortir avec une combinaison de plantes destinées à guérir sa maladie. En échange, le patient donne des pièces variant entre 50 francs CFA (50 centimes) et 500 francs CFA (5 FF), parfois plus. Parmi les patients, des personnes infectés par le VIH qui viennent chez le guérisseur en espérant trouver le médicament salvateur. Ainsi, à défaut de trithérapie, nombre d’Africains se rabattent sur la médecine traditionnelle.

Des effets difficiles à apprécier

A la faveur de l’explosion du Sida en Afrique, Alkaly Traoré à Kayes (Mali), Fanciné Bangoura de Zéré koré (Guinée), Yaya Baldé de Banjul (Gambie), Albert Adjovi de Cotonou (Bénin), ont aujourd’hui la côte. Ils ne guérissent pas, ils soulagent. « On m’a recommandé trois sortes de racines que je prends sous forme d’infusion et depuis quelques temps je me sens un peu mieux. Et je crois que c’est très réconfortant au lieu d’attendre la trithérapie qu’on n’est pas sûr d’obtenir un jour du fait de son coût onéreux », confie B. G, un malade dakarois.

Incapables de se procurer la trithérapie qui coûte 300.000 francs CFA par mois, les malades sénégalais se résignent donc à l’alternative des décoctions traditionnelles. En Afrique, bien avant le sida, les statistiques montrent qu’environ 60 % de personnes malades recouraient aux guérisseurs traditionnels. Un réflexe qui s’explique par la pauvreté. Mais aussi l’analphabétisme.

Responsable au Centre de médecine expérimentale de Fatick, le professeur Eric Gbodossou, pense qu’en matière de Sida,  » ce sont les guérisseurs qui font tout. Ils jouent un rôle essentiel dans la prise en charge de malades infectés, cela est une évidence. Grâce aux produits traditionnels, ils ont fait des résultats fantastiques dans le traitement des maladies opportunistes et aujourd’hui beaucoup de malades vaquent à leurs occupations ».

Secrets jalousement gardés

Remonté, le professeur Gbodossou, responsable d’un réseau de plus de 450 guérisseurs au Sénégal, trouve  » inacceptable que la médecine traditionnelle soit frappée par les lois coloniales qui interdisent la pratique « . Preuve de déconsidération de la profession, à la conférence sur le sida à Durban (Afrique du sud), « les guérisseurs n’étaient pas invités à prendre la parole. Mais nous nous sommes battus pour avoir un temps de parole, nous avons installé notre stand à côté des ceux des laboratoires ». Pendant la conférence, une marche mondiale a rassemblé 150 guérisseurs dans la ville de Durban . Une manifestation qui avait pour but de sensibiliser l’opinion sur l’importance de la médecine traditionnelle dans la prise en charge des malades du sida.

Quels sont alors les produits qui font que les guérisseurs s’agitent tant? Y a-t-il des pistes de recherches prometteuses susceptibles de déboucher sur un remède du sida ? A ces questions, le manager des guérisseurs, le Dr. Gbodossou, a une réponse tranchée : « On ne va pas vous dire quelles sont les racines utilisées. Sii nous médiatisons nos résultats, les laboratoires vont se battre pour nous détruire, on évite de se faire pirater. Je n’en dirai pas plus… » En clair, il règne une méfiance manifeste des guérisseurs vis à vis des chercheurs du Nord.

Cette guéguerre se traduit par une absence de collaboration entre les deux pôles de la médecine. Par leurs pratiques, les guérisseurs donnent pourtant satisfaction à beaucoup de malades africains : « Pourquoi ne pas les impliquer dans la recherche du vaccin ? » se demande M. Gbodossou. Et d’ajouter que  » non seulement il faut des conseillers scientifiques aux guérisseurs. Mais l’Organisation africaine de protection intellectuelle (OAPI) doit élaborer une loi pour protéger les connaissances en médecine traditionnelle. Refuser de le faire serait malhonnête ! »

Deux médecines qui se tournent le dos

Entre la médecine moderne et la médecine traditionnelle remontant aux débuts de l’humanité, il existe un tiraillement qui empoisonne l’atmosphère de collaboration. Déléguée régionale au Réseau médicament et développement (Remed), le Dr. Carine Bruneton, estime que  » le travail des guérisseurs est appréciable sauf que parmi eux il des gens malhonnêtes, des charlatans. Alors, il est difficile de faire la part des choses « .

Pour séparer le bon grain de l’ivraie, un Comité international de guérisseurs a vu le jour, suite à la conférence internationale sur la médecine traditionnelle qui a eu lieu à Dakar en 1998.

Aujourd’hui, des réseaux de guérisseurs se sont durablement implantés en Afrique, mais aussi en Europe et aux USA.

Le corps médical mondial aurait tout intérêt à dépasser les querelles de chapelle pour travailler à l’élaboration d’un vaccin pour sauver l’humanité de cette terrible pandémie. Or, la collaboration entre les deux médecines sur un mode gagnant/gagnant n’est toujours pas une réalité.