La Maladie du sommeil, un fléau tenace

La Maladie du sommeil menace 60 millions de personnes dans 36 pays d’Afrique subsaharienne. Pour mieux cerner cette endémie, un premier congrès international sur la mouche tsé-tsé et les trypanosomoses s’est tenu à Brazzaville, au Congo, du 23 au 25 mars. L’occasion de revenir sur cette maladie tenace mais méconnue du grand public.

« La Maladie du sommeil, classée parmi les maladies négligées, est en pleine recrudescence dans les pays au sud du Sahara. » C’est ce qu’a déclaré Alzouma Yada, le représentant de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) au Congo, lors de l’ouverture du premier congrès international sur la mouche tsé-tsé et les trypanosomoses, qui s’est tenu à Brazzaville, du 23 au 25 mars.

La « Maladie du sommeil ». C’est un bien joli nom pour une très vilaine maladie. Côté scientifique, cela donne la Trypanosomiase Humaine Africaine (THA). Pas beaucoup plus parlant. Pourtant, cette maladie menace plus de 60 millions de personnes dans 36 pays d’Afrique subsaharienne (chiffres OMS) et 100 personnes en meurent par jour. De celle-ci, le grand public connaît surtout son vecteur, la mouche tsé-tsé.

De la piqûre à la mort

L’insecte vit exclusivement en Afrique subsaharienne. Ses lieux de prédilection : la végétation des cours d’eau et des lacs, les forêts et les vastes étendues de savane arbustive. En bref, les zones rurales reculées où les systèmes de santé sont les plus déficients, voire inexistants… Sa piqûre provoque une sorte de furoncle douloureux qui ne dure que quelques jours et qui passe souvent inaperçu chez les populations africaines, soumises à de nombreuses agressions cutanées.

Les symptômes, eux, ne passent pas inaperçus. Premier stade : le parasite se multiplie dans le sang. Résultats : poussées de fièvre, malaises accompagnés de maux de tête, douleurs articulaires, apparition de ganglions cervicaux. Second stade : le parasite envahit le système nerveux central. Résultats : altération de l’état mental, troubles sensoriels, troubles de la sensibilité et de la coordination et, caractéristique la plus importante, altération du cycle du sommeil, d’où le nom évocateur…

Une maladie que l’on redécouvre

Les troubles du sommeil sont les signes les plus tardifs mais sont sans équivoque. Ils commencent par une succession d’épisodes de veille et de sommeil, le malade s’endormant à n’importe quel moment pour se réveiller un peu plus tard et ceci de jour comme de nuit, le plongeant à la fin dans un état d’hébétude permanente. En l’absence de traitement, le malade s’affaiblit et maigrit de façon considérable avant de tomber dans le coma et de mourir. Si le dépistage et le traitement sont effectués lors du premier stade, la guérison est sans séquelle. Mais si le malade est traité lors du deuxième stade, il pourra présenter de graves séquelles neurologiques.

Le diagnostic précoce est donc fondamental et c’est bien là que le bât blesse. « La Maladie du sommeil n’est pas une de ces maladies émergentes mal connues mais plutôt une maladie que l’on redécouvre », explique Claude Laveissière, entomologiste médical de l’Institut de recherche pour le développement. « Depuis les indépendances des Etats d’Afrique sub-saharienne, la spectaculaire reprise de la THA est imputable à l’arrêt des prospections médicales actives. Arrêt justifié puisque les faibles prévalences ne permettaient pas de considérer la THA comme un problème majeur de santé publique. Dans la plupart des pays, le dépistage actif a laissé la place au dépistage passif avec un personnel de moins en moins spécialisé et de moins en moins payé. » Aujourd’hui, seuls 3 à 4 millions de personnes à risque sont sous surveillance, c’est-à-dire examinées régulièrement ou ayant accès à un centre de santé capable d’effectuer un dépistage. L’OMS estime que 300 à 500 000 personnes sont infectées, mais seuls 45 000 cas sont déclarés chaque année. En 2003, les pays de la zone Afrique de l’Organisation mondiale de la santé ont examiné 3 millions de personnes et détecté 15 000 nouveaux cas.

Forme chronique ou aiguë

La THA se présente sous deux formes : une forme chronique, que l’on retrouve en Afrique centrale et de l’Ouest, dont la durée d’évolution est variable de quelques mois à quelques années. Une personne peut être infectée pendant une longue période sans que n’apparaissent chez elle de symptômes évidents de la maladie. Quand ces derniers surviennent, la maladie est déjà à un stade avancé. La forme aiguë touche, elle, l’Afrique australe et orientale. Elle provoque une infection qui se déclare au bout de quelques semaines. Plus virulente que la première, son évolution est plus rapide et par conséquent, sa détection peut se faire de façon plus précoce. La contamination peut s’effectuer de la mère à l’enfant et peut survenir par contact accidentel (par exemple, en laboratoire, par la manipulation de sang contaminé).

Les pays où la plus forte prévalence se conjugue à une forte transmission sont l’Angola, la République démocratique du Congo et le Soudan. Et les pays de forte endémie, où la prévalence est moyenne mais en augmentation, sont : le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Guinée, l’Ouganda, la Tanzanie, le Tchad.

Médicaments mortels

Lors du congrès de Brazzaville, Alzouma Yada s’est plaint des « minimes » avancées scientifiques dans le domaine de la lutte contre ce fléau. En effet, la plupart des médicaments utilisés sont anciens, difficiles à administrer dans des conditions de précarité et loin d’être toujours efficaces. Certains sont même dangereux. C’est le cas du Mélarsoprol, seul médicament existant pour traiter la deuxième phase de la maladie et mortel dans 3 à 10% des cas. Actuellement, l’OMS reconnaît qu’un patient sur quatre y est insensible. L’alternative au traitement par le Mélarsoprol est l’Eflornithine, une molécule enregistrée en 1990 qui n’est malheureusement plus produite ni commercialisée depuis quelques années.

Face à la résurgence de la Maladie du sommeil, l’OMS tente de mobiliser ses partenaires. Il est notamment indispensable qu’un nouveau laboratoire reprenne la production et la commercialisation de l’Eflornithine. D’autres initiatives ont tenté de fleurir comme la Campagne panafricaine pour l’éradication de la mouche tsé-tsé et de la trypanosomiase, lancée par les chefs d’Etat à Lomé (Togo), en juin 2000. L’année 2001 a également été marquée par l’offre de 25 millions de dollars du Groupe Adventis pour redynamiser les programmes nationaux de lutte, relancer la fabrication de médicaments spécifiques et leur distribution gratuite aux Etats. Une goutte d’eau semble-t-il. Car aujourd’hui, la Maladie du sommeil occupe le deuxième rang mondial des maladies parasitaires, après le paludisme. Triste trophée.