La Guinée au bord du gouffre

L’International Crisis Group a publié, mardi dernier, un rapport sur la situation désastreuse de la Guinée qui semble avoir entamé sa « descente aux enfers ». La crise serait liée principalement aux problèmes de succession du Président Lansana Conte, malade depuis plusieurs mois. Sans une réaction immédiate et appropriée, le gouffre économique, l’inefficacité des services publics, les troubles intérieurs et les conflits sous-régionaux seraient en passe de faire entrer ce pays dans la triste liste des « Etats en faillite » .

Par Floréal Sotto

35 pages pour prévenir une éventuelle crise guinéenne. L’International Crisis Group (ICG) alerte l’opinion internationale dans son rapport publié mardi dernier. Il met en lumière l’impasse politique et économique dans laquelle se trouve la Guinée. Selon le rapport, la santé fragile de son Président autocratique, Lansana Conté, met en péril l’équilibre politique et économique du pays. Le rapport soutient que les élections municipales prévues à l’automne 2005 et l’hypothèse d’une vacance du pouvoir devraient inciter à se préoccuper davantage, et dans les plus brefs délais, de l’avenir démocratique de la Guinée. Le gouvernement semble, en partie, avoir consenti aux réformes nécessaires sans que cela ne garantisse une transition en douceur. En effet, les insurrections populaires, les conflits sous jacents avec les pays frontaliers ainsi que les élites corrompues contrecarreraient fortement un tel processus.

Des tensions accumulées

Ce bilan d’ ICG est motivé par la tentative de coup d’état du 19 janvier. L’organisation affirme que malgré quelques changements positifs dans les derniers mois (élargissement des libertés d’expression), la situation guinéenne reste une des plus préoccupantes de la région. Il montre que des inégalités profondes marquent le pays affaibli par 47 années de régime autoritaire. Des privilèges importants, via des exemptions d’impôts, seraient accordées aux hommes d’affaires proches du Président. L’ICG s’inquiète de la réapparition de « barrages routiers qui avaient précédemment été suspendus par un décret présidentiel mais qui sont récemment réapparus ». Enfin, il indique que l’économie du pays « est déclinante, que le gouvernement a pratiquement cessé de fournir tout service à la population et que l’année 2004 a été le témoin d’une série de soulèvements isolés dans au moins huit localités réparties dans toutes les régions du pays…. »

Par ailleurs, l’ONG souligne qu’« à la précarité de la situation interne, s’ajoute une série de menaces potentielles externes. Au cours de ces quinze dernières années, la Guinée a alimenté presque tous les conflits de la région ; les troubles qu’elle a cultivés commencent désormais à se retourner contre elle. » Il apparaît également que « les raids et infiltrations de part et d’autre de la frontière ivoirienne rendent précaire la vie des Guinéens vivant dans cette région. »

Une situation politique instable

D’autre part, l’état de santé de Lansana Conté, parce qu’il pose la délicate question de sa succession, préoccupe fortement l’entourage du Président. L’ICG explique que « si Conté devait ne pas mener son mandat à terme (2010), et plus particulièrement s’il venait à quitter le pouvoir prochainement, il y a tout lieu de penser que les chances de voir la constitution respectée seraient minimes, tandis qu’un coup Etat militaire s’annoncerait très probable. » Selon leur analyse, il faudrait éviter « les pièges d’une succession problématique comme celle qu’a connue le Togo, où la brièveté du délai prévu par la constitution entre la vacance et les élections a profité à la clique présidentielle. » Le parti présidentiel risquerait en effet de se disloquer laissant le pays glisser vers des tiraillements entre les restes du parti présidentiel désagrégé et les multiples voix de l’opposition. Il leur apparaît comme très probable que la poignée d’hommes, qui se sont enrichis grâce aux largesses de Lansana Conté, cherche à « enrayer la transition vers une politique nouvelle et transparente ».

Eviter une nouvelle crise

Dans ce contexte, l’ IGC préconise de se concentrer sur la mise en place de réformes démocratiques indépendamment de l’état de santé du Président. L’organisation émet le vœu que les élections municipales prévues à l’automne 2005 concourent à une accélération de ces mesures. « Afin de rendre ces élections crédibles, des réformes clés devront viser à permettre une révision attentive des listes électorales, l’accès aux ondes par l’opposition, ainsi que la constitution d’une commission électorale véritablement indépendante. » Ce plaidoyer valorise aussi le rôle que pourront jouer les Guinéens. Il faudrait qu’ils assument à un niveau inédit leur responsabilité civile. Et l’opposition « plutôt que de se désengager au premier signe de répression, […] devra maintenir la pression et faire en sorte que le gouvernement tienne ses promesses. », comme le souligne l’Agence de presse des Nations Unies.

Il conseille enfin à la communauté internationale de « commencer dès à présent à faire savoir qu’une prise de pouvoir militaire s’ensuivrait de conséquences immédiates telles que le gel des aides internationales ainsi que des sanctions ciblées à l’encontre des pillards. [..] Des mesures strictes sont nécessaires si on souhaite éviter une nouvelle crise en Afrique de l’Ouest. Les réformes qui ont été consenties par le gouvernement offrent aujourd’hui à la Guinée une chance unique de se départir de décennies de règne personnalisé -en supposant, cependant, que les promesses pourront être concrétisées. », conclut l’ICG qui sonne plus que jamais l’alarme.