La France veut (enfin) s’investir au Nigeria

Le député français Pierre Brana travaille à l’intensification des relations franco-nigérianes. La France s’est intéressée tardivement à cette grande puissance potentielle. Elle compte désormais y accentuer sa présence en s’impliquant tous azimuts dans le développement.

Pierre Brana, député et maire socialiste d’une ville proche de Bordeaux, est, au Parlement français, l’un de ceux qui connaissent le mieux l’Afrique. Il a été notamment le rapporteur d’une mission d’information sur le génocide rwandais. En février dernier, il a accompli un voyage officiel à Lagos, Kaduna et Abuja, au moment où le Nigeria se voyait intégré dans la Zone de solidarité prioritaire (ZSP) mise en place par la France.

afrik : Alors que le Nigeria est le pays le plus peuplé d’Afrique, il semble presque que votre mission soit la première initiative française en direction de cet Etat. Pourquoi ce retard ?

Pierre Brana : En France, beaucoup de gens pensent que le Nigeria est une terre exclusivement anglophone et tournée vers le monde anglo-saxon, et ce n’est pas tout à fait vrai. Il reste de tradition, parmi les grandes familles nigérianes, de posséder un appartement à Londres. Mais sur le plan économique, l’influence britannique est faible. Et sur le plan culturel, on oublie trop que le général Abacha, dès 1996, a décidé de faire du Nigeria un pays bilingue français et anglais. Par ailleurs, les échanges entre la France et le Nigeria ne sont pas si faibles : ils sont même supérieurs au total des échanges de la France avec les autres pays d’Afrique subsaharienne.

afrik : Comment expliquer, dans ce cas, la faible présence des médias et de la culture francophone sur place ? Comment expliquer qu’il n’y ait pas d’Alliance française à Abuja ?

P. Brana : Il y en aura une très bientôt. L’action linguistique est l’un des principaux volets de notre coopération. Nous travaillons à ce qu’un jour, tous les lycées du pays disposent d’un professeur de français. L’intérêt de la France, c’est que les futures élites nigérianes s’intéressent au français, et si possible fassent une partie de leurs études en France. C’est ainsi que nos relations pourront s’intensifier.

Mais la présence culturelle française ne doit pas se limiter à notre langue. Concernant les médias, il est très regrettable que RFI, par exemple, ne diffuse pas de programmes en haoussa, qui est la langue que parlent 60 millions d’Africains et tous les Nigérians du Nord. En revanche, les autres médias audiovisuels français – CFI, TV5, MCM – ont commencé à trouver leur place grâce à la Coupe du monde de football 1998.

afrik : Pourquoi le Nigeria – pays aux ressources fabuleuses et où vit un Africain sur quatre – manque-t-il de tout ?

P. Brana : La réponse est d’une banalité affligeante. Les coupables, ce sont la corruption et les détournements de fonds qui ont caractérisé les années de dictature. Mais aujourd’hui, le processus démocratique est bien entamé. Si la volonté du président Obasanjo s’applique concrètement, le Nigeria deviendra la grande puissance africaine qu’il aurait dû être depuis longtemps. Je crois personnellement que ce processus aboutira – à moins d’une explosion de violence religieuse ou ethnique toujours possible. Mais c’est parce que j’ai confiance que je propose que mon pays aide davantage le Nigeria.

afrik : La santé n’est-elle pas la première des urgences ?

P. Brana : Si, bien sûr. Et le sida, c’est l’urgence des urgences. De plus, la lutte contre cette épidémie fait l’objet d’un travail extraordinaire des volontaires nigérians eux-mêmes. Devant mes collègues, j’ai voulu rendre hommage en particulier aux femmes de l’association Stopaids. J’ai passé un peu de temps avec elles à Lagos. J’ai vu comment elles portaient secours et entouraient de leur compassion les malades seuls, ces hommes et ces femmes qui vont mourir et qui n’ont même plus ni famille, ni amis.

afrik : Les coopérations bilatérales sont-elles encore adaptées à des enjeux aussi énormes que celui du sida ?

P. Brana : Les coopérations multilatérales sont ce qu’il faut pour les très grands projets. Mais l’aide bilatérale conserve toute sa pertinence pour la plupart des actions : moins il y a d’interlocuteurs en jeu, plus le soutien peut être efficace et la fraude évitée. Envoyer quelques caisses de préservatifs, cela se décide plus vite à Paris qu’à Bruxelles (dans les institutions européennes, NDLR).

afrik : Votre rapport appelle enfin à un renforcement de la coopération militaire. Vous entérinez ainsi la vocation du Nigeria à être le gendarme de l’Afrique de l’Ouest ?

P. Brana : Le Nigeria et l’Afrique du Sud seront les deux grandes puissances de l’Afrique, c’est une certitude et c’est pourquoi ils doivent bénéficier en priorité de notre coopération militaire. La meilleure façon, pour les Occidentaux, de tourner le dos au colonialisme est d’aider les Africains à maintenir eux-mêmes la paix sur le Continent. En fait, nous assignons déjà cette mission aux Africains sans leur en donner les moyens. Je ne veux plus revoir ce qu’il vient de se produire au Sierra Leone, où des Casques bleus mal armés et mal entraînés sont devenus les otages de la guerre qu’ils venaient terminer.

Retrouvez un extrait de l’interview de Pierre Brana dans T d’Afrik su alatele.com