La difficile union de l’opposition sénégalaise

Les membres de la principale coalition d’opposition se sont prononcés, samedi, en faveur d’une « candidature de l’unité et du rassemblement ». Cependant, certaines voix discordantes se sont fait entendre et l’hypothèse d’une candidature unique est encore loin d’être acquise.

De notre correspondant

Depuis plusieurs mois, les déçus du Sopi (« le changement » en wolof, slogan de campagne d’Abdoulaye Wade depuis 2000) appellent de leurs voeux une candidature unique de l’opposition pour l’élection présidentielle de février 2012. Réunis samedi dans un hôtel de Dakar, les ténors de l’opposition se sont mis d’accord sur « une candidature de l’unité et du rassemblement ». Une résolution adoptée par acclamation qui satisfait tout le monde… ou presque. L’Alliance pour la République (APR) de Macky Sall, And Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme (AJ/PADS) de Landing Savané et le Front pour le socialisme et la démocratie/Benno Jubël (FSD/BJ) de Cheikh Bamba Dieye ont déjà émis des réserves.

L’AJ/PADS et le FSD/BJ souhaitent en référer à leurs bases avant de prendre leur décision. L’APR affirme de son côté que « la question de la candidature n’était pas à l’ordre du jour ». « Nous avons été ahuris quand on a vu que cette question était dans la résolution, indique Macky Sall. On a toujours cru et défendu à l’APR que seule la candidature plurielle pourra faire tomber le régime en place. On ne peut pas nous imposer un point de vue car notre parti est souverain sur ses décisions. »

Entre candidature unique et candidature de l’unité, « l’opposition joue avec les mots, commente le chroniqueur politique Jupiter Tamsir Ndiaye. Ils sont dans l’unité sans être unis. Il est illusoire et impossible d’avoir une candidature unique. » Plus facile à dire qu’à faire, l’union de l’opposition sénégalaise reste très fragile. Parmi les 36 partis politiques qui composent la coalition Bennoo Siggil Senegaal, certains n’ont pour seul point commun que leur désir de bouter la famille Wade hors du Palais présidentiel. Dans le jeu politique sénégalais, les alliances se font et se défont avec le temps, mais les rancoeurs restent tenaces et les ambitions difficiles à taire.

Vers un candidat de transition

Pour le professeur Abdoulaye Bathily, secrétaire général de la Ligue démocratique (LD), l’ère du « messie » est révolue. « Les gens sont outrés par la personnalisation du pouvoir, dit-il, et veulent une gestion collective » des affaires de l’Etat. Plus qu’un candidat, Bennoo propose une véritable révolution. « L’urgence aujourd’hui, explique Abdoulaye Bathily, c’est de refonder les institutions de la République sur de nouvelles bases. » S’appuyant sur le travail des Assises nationales, les membres de la coalition préconisent une nouvelle constitution, plus « verrouillée » que la précédente, et la mise en place d’un régime parlementaire. « Nous avons copié le modèle de la Ve République en France et c’est ce qui amène toutes ses dérives en Afrique, juge l’historien. C’est encore la culture du chef et du parti unique. » Dans ce régime, le Premier ministre sera nommé par l’Assemblée nationale et aura une « responsabilité exclusive » vis-à-vis de cette institution.?Une fois élu en 2012, le candidat désigné par Bennoo assurera la direction du pays pour une période transitoire de trois ans, puis organisera de nouvelles élections législatives et présidentielle, à laquelle il ne pourra pas participer.

Le « job » devenant beaucoup moins attrayant, une candidature concertée de Bennoo apparaît plus probable. La presse spécule d’ores et déjà sur le nom de ce « candidat de l’unité et du rassemblement ». Pour l’instant, c’est le nom de Moustapha Niasse qui revient le plus souvent. À bientôt 72 ans, l’ancien Premier ministre et patron de l’Alliance des forces de progrès (AFP) se « sacrifierait » d’autant plus volontiers en assurant cette transition que, contrairement à son principal rival le socialiste Ousmane Tanor Dieng, il ne pourrait de toute façon pas se présenter à l’éventuelle élection présidentielle de 2015 en raison d’une limite d’âge fixée dans la future constitution à 75 ans.

À la sortie de la réunion de samedi, Moustapha Niasse s’est d’ailleurs félicité devant les militants de son parti à Rufisque de ce « large consensus sur la candidature unique pour les élections de 2012 ». Il leur a également demandé de « faire preuve de patience pour ne pas faire le jeu d’Abdoulaye Wade ». « Sans pression, a-t-il déclaré, Bennoo révélera le nom de son candidat quand il le décidera et au bon moment. »

Le cas Macky Sall

Reste maintenant à faire avaler la pilule à certains et en particulier à Macky Sall. Transfuge du Parti démocratique sénégalais (PDS, au pouvoir) dont il est un pur produit, « Macky » ne cache pas son envie d’en découdre avec son ancienne famille politique ; celle-là même qui l’a chassé sans ménagement des allées du pouvoir. Aussi, le maire de Fatick est pressé de jauger son parti, créé fin 2008, aux suffrages des Sénégalais et de connaître son poids dans l’arène politique.

À l’intérieur de la coalition, Macky Sall semble bénéficier d’un statut à part. Décrit par certains comme « l’homme qui pourrait faire tomber Wade », il apparaît comme un électron libre. En désaccord sur la candidature unique comme sur le régime parlementaire, il tient néanmoins à marquer son engagement au sein de Bennoo. « L’unité de Bennoo est plus que jamais consolidée. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas signé la résolution du dernier séminaire que nous ne faisons pas partis de Bennoo, assure-t-il. L’APR ne faillira pas à son devoir dans Bennoo. »

Macky, comme Cheikh Bamba Dieye (le jeune maire de Saint-Louis) se revendiquent de Bennoo pour être en phase avec l’opinion publique », analyse Jupiter Tamsir Ndiaye. Pour le journaliste, l’ancien Premier ministre devrait « faire mal au PDS » en 2012. « Macky a pour lui sa jeunesse. Il a la chance d’avoir des moyens, observe-t-il. Et, il bénéficie d’une sympathie nationale pour avoir été martyrisé par Wade après avoir osé convoquer son fils (Karim Wade) à l’Assemblée nationale » pour que celui-ci s’explique sur la gestion des fonds de l’Agence nationale de l’Organisation de la conférence islamique. Les autres membres de Bennoo Siggil Senegaal n’auraient donc aucun intérêt à se brouiller avec un atout si précieux pour l’emporter. Toutefois, ils espèrent réussir à le convaincre de changer d’avis. « Ce n’est pas le moment d’assouvir une ambition personnelle. Cette entreprise de sauvetage du pays ne peut se faire que dans l’unité », prévient Abdoulaye Bathily. « Espérons qu’avec le temps, Macky Sall, qui continue de se réclamer de Bennoo, retrouvera le sens des responsabilités », juge pour sa part, Abdoulaye Wilane, porte-parole du parti socialiste, pour qui défendre une candidature unique c’est « faire preuve de sacrifice, d’humilité et de modestie pour mettre en avant les intérêts supérieurs du Sénégal ». « La philosophie de Bennoo, résume Jupiter Tamsir Ndiaye, c’est que Macky nous débarasse de Wade et nous verrons comment nous débarrasser de Macky. »