La démocratie peut-elle promouvoir un développement endogène en Afrique ?

Peut-on raisonnablement espérer qu’après l’échec des despotismes et des Etats mobilisateurs à réaliser l’émancipation socio-économique des populations, la démocratie électorale-représentative puisse réussir à relever la gageure du développement en Afrique ? N’assiste-t-on pas de nouveau, à un artificialisme porteur de désillusions qui consiste à confondre le libéralisme politique avec l’affirmation de l’économie de marché et à considérer la démocratie comme l’accompagnement politique du développement économique lui-même assimilé à la croissance ?

Il faut en effet se souvenir que l’économie de marché n’est pas en Afrique une nouveauté qui naît aujourd’hui avec la démocratie. Les Etats dirigistes africains proclamaient leur libéralisme économique sans toutefois pouvoir transformer leur économie de marché en développement. A contrario, récemment, certains régimes démocratiques africains, oubliant les besoins de l’économie, et se contentant de protéger des intérêts acquis et de satisfaire des revendications particulières, ne réussissent pas à mobiliser les ressources et à utiliser les différents facteurs économiques en vue de hausser le niveau de vie des populations et de favoriser le bien-être général. La croissance économique, lorsqu’elle a lieu, rime encore avec la pauvreté du plus grand nombre et la désintégration sociale.

Instaurer une dignité minimale des conditions de vie

Le développement endogène ne résulte donc ni de l’accumulation du capital par un Etat dirigiste qui favorise l’allocation des ressources par le marché, ni d’une économie de marché fonctionnant librement sous l’accompagnement politique d’un régime démocratique. Il résulterait plutôt de la détermination du développement par les principes constitutifs de la démocratie électorale représentative. Le développement devient endogène lorsque la conscience des droits, la représentativité des forces politiques et la citoyenneté structurent et dirigent le processus de la modernisation économique et de l’industrialisation. Cette transformation des structures par la rationalisation des systèmes de production devient émancipatrice lorsqu’un système politique, fondé sur la défense des droits et des libertés individuelles et collectives, permet de gérer de manière ouverte les tensions entre l’investissement et la redistribution sous le principe du service de l’intérêt général et de la réalisation du bien commun. Le principe démocratique de citoyenneté permet de construire et de renforcer la société nationale, par la modernisation et l’intégration sociale qui visent à « instaurer une dignité minimale des conditions de vie qui donne une forme sensible et tangible au fait de la con-citoyenneté ». Le principe de représentation des intérêts s’exprime par la redistribution des produits de la croissance dans le processus de la modernisation économique. Déterminés par le souci d’incarner les droits et les libertés dans les existences individuelles et collectives, l’investissement et l’industrialisation démocratiques sont mises en œuvre pour briser les mécanismes de reproduction sociale et pour substituer l’égalité de condition aux hiérarchies traditionnelles.

Permettre à la majorité de participer aux décisions

Initiant ainsi une modernisation autocentrée, la démocratie est en même temps, comme régime politique fondé sur la défense des droits et des libertés, un facteur de redistribution. Comme système politique autonome chargé de médiatiser la relation entre l’économie de marché et le développement, la démocratie électorale-représentative permet de gérer politiquement les tensions entre l’investissement et la répartition des produits de la croissance. Sa fonction spécifique est, dans ce cas, d’articuler sous le principe du service de l’intérêt général à long terme, ces deux exigences contradictoires, en tenant compte à la fois des besoins de l’économie et des besoins sociaux. Finalement, c’est en tant qu’elle permet à l’Etat d’agir comme agent de développement en limitant son pouvoir par les droits et libertés, que la démocratie électorale-représentative est le facteur absolu du développement endogène. C’est aussi, parce qu’elle réalise l’intégration des acteurs sociaux et économiques du développement en permettant au plus grand nombre de participer aux décisions et d’avoir accès aux crédits publics, que la démocratie est la force motrice du développement endogène. « Le développement et plus précisément le développement endogène – comme le souligne Alain Touraine – répond à trois conditions principales : l’abondance et le bon choix des investissements, la diffusion dans toute la société des produits de la croissance, la régulation politique administrative des changements économiques et sociaux au niveau de l’ensemble national ou régional considéré » . « En termes plus concrets encore – précise-t-il – la transformation de l’économie de marché en développement suppose un Etat capable d’analyse et de décision, des entrepreneurs et des forces de redistribution » . « Or ces trois agents du développement – ajoute-t-il – ont des rapports étroits » avec les trois composantes de la démocratie que représentent la citoyenneté, la représentation des intérêts et la limitation du Pouvoir.
Si l’on pouvait donc attendre, des responsables politiques africains et des élites, un respect effectif de l’esprit de la démocratie électorale-représentative et une mobilisation de ses ressources institutionnelles et de ses valeurs, en vue de servir l’intérêt général et de promouvoir le bien commun des peuples, il ne serait pas déraisonnable d’espérer que le développement endogène puisse devenir une réalité concrète dans la plupart des Etats démocratiques africains. Cette mobilisation des potentialités émancipatrices de la démocratie pourrait permettre de surmonter l’obstacle rédhibitoire que constitue la dépendance structurelle des économies africaines envers le capital étranger.